Extension de la société Joskin à Soumagne et à Herve: grand projet et petites manœuvres

Extension de la société Joskin à Soumagne et à Herve: grand projet et petites manœuvres

Sous le ciel ensoleillé d’une belle journée d’été, la société Joskin a organisé ce lundi 8 juillet une réunion d’information publique dans le hall d’exposition de l’entreprise située à Soumagne. Une centaine de personnes avaient répondu à l’invitation, désireuses d’en savoir sur le projet d’extension des installations industrielles que lette société allait présenter à cette occasion.

Success story

La société Joskin a été créée en 1968 par Victor Joskin. Elle fabrique des machines agricoles et s’est spécialisée dans les remorques destinées au transport et à l’épandage des produits de la ferme. Elle a connu une expansion régulière tout en gardant un noyau familial aux commandes et est aujourd’hui devenue un groupe international qui a des usines en Belgique, en France et en Pologne et dessert 60 pays. Success story donc.

Pour poursuivre son extension, la société veut étendre son implantation-mère qui est située à cheval sur les communes de Soumagne et Herve. Les installations actuelles occupent 17 hectares, situées dans un triangle limité d’une part par l’autoroute et d’autre part par la ligne TGV, les deux filant vers Verviers et se croisant à Herve. La société n’envisage pas de déplacer ses installations existantes. Elle a affirmé lors de la réunion d’information, via le bureau d’architecture qu’elle a engagé, avoir étudié toutes les solutions possibles d’extension dans la région et que la plus simple et la meilleure à tous points de vue, y compris environnemental, était l’extension sur des terrains contigus aux installations existantes.

La société Joskin souhaite donc rattacher 26,2 hectares supplémentaires à ceux qu’elle possède afin d’y construire plusieurs nouveaux bâtiments destinés au travail de la tôle (sur le territoire de Herve) et à l’entreposage et la logistique (sur celui de Soumagne).

Le grain de sable du Plan de Secteur

Tel qu’il est présenté, le projet semble tout à fait cohérent et raisonnable. Mais il bute sur deux « petits » détails.

Le premier est que ces terrains sont actuellement cultivés ou laissés à l’état de prairies. En soi, ce n’est pas un problème pour une société du calibre de Joskin : elle a un accord (dont les termes ne sont pas rendus publics) avec les propriétaires pour racheter ces terres et indemniser les agriculteurs qui les louent actuellement. Quant à la destruction de 26 hectares de terres cultivables et de prairies, elle ne semble pas perturber outre mesure les nuits des administrateurs de la société Joskin!

Le deuxième « détail » pourrait sembler encore plus anecdotique… sauf qu’il doit être résolu en tout premier lieu pour que tout le reste du projet puisse avancer. C’est qu’au Plan de secteur, 21,9 hectares sont en zone agricole, 0,2 en zone verte et 4,1 en zone d’habitat à caractère rural. c’est-à-dire dans des zones où on ne peut construire des bâtiments industriels !

Comment résoudre ce problème ? de manière très simple selon la société Joskin : en faisant modifier l’affectation de ces zones au Plan de Secteur pour qu’elles soient désormais inscrites au Plan de Secteur en tant que Zone d’activité économique industrielle ((ZAEI) sur 24,8 hectares et de Zone d’activité économique mixte (ZAEM) sur 1,4 hectare.

On sait qu’il est quasiment impossible aujourd’hui de faire modifier ce fameux Plan de Secteur pour transformer des zones constructibles en zones non constructibles (pour des raisons de protection du droit de propriété et d’indemnisations à payer aux propriétaires). Par contre, il est assez simple et assez courant d’effectuer le trajet en sens inverse : vous pouvez demander un reclassement de zones non constructibles en zones constructibles à un endroit à condition d’effectuer une « compensation » dans un autre endroit en transformant des zones constructibles en zones non constructibles sur une superficie d’au moins 80% de celle que vous voulez rendre constructible.

Tour de passe-passe

La société Joskin s’est pliée à cette obligation en faisant un « beau geste » : elle a décidé d’aller au-delà des obligations légales et elle a proposé de compenser avec un lot de terrains représentant plus de 100% de la zone qu’elle veut acquérir.

Mais quels sont ces terrains qui deviendraient légalement inconstructibles ? Elle a repéré trois anciens terrils, le plus situé à Fléron et les autres à Soumagne. Caractéristique commune : ils sont placés en Zones d’Aménagement communal concerté (ZACC) et donc constructibles. Mais, dans les faits, ces terrains sont impossibles à bâtir parce que fortement pentus, instables et soumis aux aléas d’inondations ! C’est là qu’on touche au génie : il est évident que les propriétaires (privés) de ces terrains ne verseraient pas une larme si leurs terrains légalement constructibles devenaient légalement inconstructibles, qu’ils seraient bien contents d’être indemnisés pour la perte de valeur que provoquerait cette opération, que cette indemnisation ne devrait pas être astronomique et que la société Joskin ne risquerait donc pas de dépenser des sommes folles dans l’affaire !

On le voit : les conditions légales d’une compensation sont bien remplies dans cette opération. Mais, du point de vue agricole et environnemental, tout ce montage tarabiscoté est bel et bien une arnaque (comme l’a dit un des intervenants dans le débat) et même un vrai foutage de gueule. Joskin détruirait 26 hectares de terres agricoles cultivées, de prairies, de bois et de biodiversité et, en échange, il protégerait 26 hectares de terrains qui ne sont menacés par rien ni personne aujourd’hui et qui ne le seront pas plus à l’avenir, dans un échange dont l’apport du point de vue biodiversité et environnement est absolument nul. En un mot, le match Joskin – Biodiversité se terminerait sur un désastreux 26-0 !

Un long processus… qui pourrait encore s’allonger

Revenons-en au déroulement de tout le processus. Il doit donc commencer par une première phase qui porte sur la demande de modification du Plan de Secteur (y compris les modalités de la « compensation ») qui demande une enquête publique et qui a été ouverte par la réunion d’information publique de juillet.

Si aucune opposition n’apparaissait à ce stade et si la demande était acceptée par les autorités concernées (communales et régionales), le processus de modification du Plan de Secteur serait engagé (et sa réalisation peut prendre un certain temps, pour ne pas dire un temps certain !). Ce n’est qu’ensuite que pourrait commencer le cycle classique des demandes de permis pour les constructions nouvelles. Même si tout allait pour le mieux selon les souhaits de la société Joskin, le dossier mettrait certainement plusieurs années pour arriver à son terme.

Lors de la réunion d’information publique, de nombreuses critiques ont été présentées. Des riverains immédiats ont dit leurs fortes craintes de se retrouver littéralement intégrés à l’intérieur du site industriel dans le cas de cette extension. D’autres personnes ont appelé à une sauvegarde d’espaces et de ressources agricoles et environnementales. D’autres enfin se sont concentrées sur les conditions inacceptables de la prétendue « compensation ».

Il y a quelques années, on peut penser que les choses en seraient restées là, que les ravages écologiques auraient fait l’objet d’une larme vite effacée et que les autorités communales auraient cédé sans trop de résistance au chantage à l’emploi et à la délocalisation.

Il n’en va plus de même aujourd’hui. Du côté des habitants tout d’abord. En quelques jours, un collectif « Ensemble Contre l’Agrandissement démesurée de la Société Joskin » s’est créé et sa pétition a recueilli plusieurs centaines de signatures. Mais, du côté des autorités communales aussi, une prise de conscience commence à se développer sur les conséquences dommageables du fort recul de l’activité agricole dans le Pays de Herve et sur les liens entre la bétonisation galopante des terrains agricoles et les inondations qui se multiplient à chaque gros orage sur le Plateau de Herve et sur les versants tout proches de la Vesdre. Cette prise de conscience reste partielle, la Ville de Herve continuant, par exemple, à promouvoir des projets de lotissement sur des terres agricoles. Mais un certain nombre de projets ne passent plus comme des lettres à la poste.

A peine présenté et déjà en voie de blocage !

Les trois communes appelées à donner leur avis ont jusqu’au 13 août pour le faire tandis que l’enquête publique se poursuit jusqu’au 13 août. La commune de Fléron (qui n’est concernée que par le morceau de terril inclus dans la compensation) a rendu un avis négatif. Plus attendu, l’avis de la commune de Herve est lui aussi négatif. Et on peut espérer que celui de la commune de Soumagne (un Conseil communal exceptionnel sur ce sujet a lieu ce 7 août) ne sera pas beaucoup plus positif.

L’avis détaillé de la Ville de Herve ne manque pas d’intérêt. Il se plaint tout d’abord du délai très court pour répondre, de l’impossibilité pour la Ville de prendre connaissance des critiques des habitants vu les contraintes du calendrier, de l’absence totale de toute démarche de la part de Joskin pour informer au préalable la Ville et son service de l’Urbanisme du contenu de son projet, du flou des critères utilisés pour déclarer impossible toute localisation alternative des nouvelles installations.

La Ville ne le dit pas mais nous le disons à sa place : il s’agit là d’une série de petites manœuvres dont sont coutumiers les promoteurs et qui témoignent, face aux habitants et aux autorités communales, d’un mélange d’arrogance et de volonté de réduire au maximum les possibilités de contrôle de la population et de ses représentants.

L’avis mentionne ensuite toute une série de remarques critiques sur les affirmations de Joskin (en matière d’impacts sur les riverains immédiats, la mobilité, l’activité agricole, les risques d’inondations, l’environnement,…) et il dézingue totalement la prétendue « compensation » proposée par la société.

Cet avis n’est pas un refus total de l’extension. Le Conseil communal ouvre la voie à une acceptation si les compensations sont entièrement revues et si toutes les critiques qu’il a émis sont rencontrées.

Mais il s’agit quand même là d’un fameux revers – surtout si les trois communes s’expriment clairement dans le même sens – pour une société qui s’imaginait sans doute qu’il lui suffirait de déposer un projet pour que tout le monde lui déroule le tapis rouge…