Liège – À la Chartreuse (comme ailleurs), murer ou se murer?

Liège – À la Chartreuse (comme ailleurs), murer ou se murer?

L’annonce faite par le bourgmestre de Liège promettant  un avenir sans lotissement sur le site de la Chartreuse ne s’est pas faite complètement « à froid » mais au terme d’une semaine agitée sur le site. En effet, sur réquisition de la Ville, une entreprise a muré les entrées de l’enceinte du site du fort (et non du fort lui-même). Et cela a posé beaucoup de questions dans le quartier et parmi les défenseurs du site.

Ces diverses questions tournent autour d’une interrogation centrale (qui ne concerne pas que la Chartreuse d’ailleurs): comment peut-on promettre aux habitants et aux associations qu’il pourront prendre part demain à une discussion sur l’avenir du site tout en ne prenant même pas la peine de leur donner aujourd’hui ne serait-ce qu’une simple information sur les travaux décidés et entrepris à l’initiative de la Ville sur ce même site ?
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Des ruines et des dangers

Comme expliqué dans l’autre article consacré à la Chartreuse, le fort est à l’abandon depuis le départ de l’armée il y a près de quarante ans. La société immobilière qui l’a acheté n’y a jamais fit le moindre travail de protection. Il s’est donc dégradé, de la végétation s’est immiscée partout et le bâtiment se transforme peu à peu en ruine digne d’un film gothique.

Aujourd’hui, le fort, ses annexes et les terrains qui les entourent sont devenus un lieu de promenades pour les amateurs de nature et d’Histoire et pour les amoureux romantiques, mais aussi un lieu d’expériences fortes pour les passionnés d’urbex, et (à certains endroits) un lieu de squat pour les sans-abris et les toxicomanes.

La Ville ne voit pas cette évolution d’un bon œil puisqu’en cas de chute ou de problème grave, c’est elle (et en particulier le bourgmestre) qui en sera tenue comme responsable. La société fantôme Immo Chartreuse ne faisant rien et ne répondant qu’aléatoirement aux courriers de la Ville, la situation paraît sans issue. La Ville a donc décidé de prendre l’initiative en bloquant l’accès aux lieux. Et c’est ici que les choses coincent.
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Des travaux en mode bulldozer

La perspective de sécuriser le site est avancée depuis des années par le bourgmestre. Or, une fois la décision de sécuriser le site votée par le Conseil communal, le processus s’est emballé en quelques jours, comme s’il y avait eu mort d’homme, effondrement du fort ou tremblement de terre. La Ville a mandaté en urgence une société pour effectuer le travail et celle-ci s’est engagée à commencer les travaux le 5 août (ce qui fut fait) et de tout effectuer en trois jours.

De ce processus mené tambour battant, il ressort une série de points qui inquiètent (et énervent) bon nombre d’habitants et de défenseurs du site:

  • Ii n’y a eu aucune information préalable destinée à la population, ni par affichage, ni par courrier dans les boîtes aux lettres, ni par mail ni par voie de presse;
  • il n’y a eu aucune information envoyée aux associations locales;
  • l’Agence wallonne du Patrimoine (AWAP) n’a pas été informée alors que le fort est partiellement classé au Patrimoine et que son environnement (dépendances, enceintes,…) contribue évidemment à l’intérêt du site;
  • l’impact des travaux sur la flore et la faune du site (qui abrite des habitats et des lieux de reproduction) ne semble pas avoir été estimé préventivement;
  • l’ordonnance prise par le bourgmestre donnait, dans les faits, les pleins pouvoirs à l’entreprise pour réaliser tous les travaux qu’elle le jugeait nécessaire (notamment en matière d’abattage d’arbres);
  • les travaux menés par cette entreprise n’ont pas été encadrés et/ou surveillés par une équipe d’experts.

Le résultat de l’opération semble poser un certain nombre de problèmes:

  • le sentier permettant la liaison via le site entre les quartiers de Robermont et de Bressoux est désormais fermé au public, ce qui pose un sérieux problème à certains usagers qui empruntaient quotidiennement le sentier pour rejoindre les 2 quartiers;
  • des dégâts ont été causés au portail à valeur historique; l’avocat de la Communauté Historia (une association de défense du patrimoine) a envoyé un courrier pour enjoindre à la Ville de réparer les dégâts causés au portail;
  • la sécurisation est loin d’être totale puisqu’il est toujours possible d’entrer sur cette zone à différents endroits (nous n’en dirons pas plus…).


.Murer n’oblige pas à se murer

Tout cela pose quand même une vraie question de fond. Comment en 2024 une Ville qui affiche quotidiennement ses prétentions à la citoyenneté, à l’inclusion, au vivre ensemble et à des tas d’autres principes tout aussi louables peut elle procéder de la sorte en mettant brutalement la population devant le fait établi? C’est une question générale qui a évidemment encore plus de sens à propos d’un site dont la protection a mobilisé depuis des années une partie importante des habitants du quartier et même de toute la population liégeoise?

On craint de connaître à l’avance les réponses apportées à cette question. Du côté de l’administration: « On manque de personnel », « Une partie des agents de l’administration était en vacances » et surtout « le Collège ne nous a rien demandé ». Du côté des autorités communales: « On a respecté la loi » (mais il n’a jamais été interdit en faire un peu plus que ce que prescrit la loi), « Si on organise une réunion d’information pendant l’été, il n’y aura personne » (mais cela s’est fait au même moment pour présenter des travaux routiers dans un autre quartier), « S’il y a des gens qui viennent, ce seront les emmerdeurs habituels et ils nous feront plein de problèmes » (cette réponse-là, on ne la fera jamais publiquement mais on la pensera très fort). Et puis surtout, à l’administration comme à la Ville, on dira: « Mais on a toujours fait comme cela! ».

En juin dernier, l’oiseau d’OLT (à gauche) avait rejoint l’oiseau symbole de la ZAD (à droite) sur l’enceinte du site.

Ben justement, c’est bien cela qu’il faut changer! Parce que vouloir mettre en place demain un grand projet de « chaîne de parcs » pour le bien-être de toute la population mais continuer d’avancer au quotidien en mode bulldozer sans informer cette même population, recueillir ses avis et en tenir compte, c’est créer les conditions pour qu’il jamais de vrai soutien à des projets positifs d’ampleur.

Il faut peut-être murer certains endroits mais il surtout arrêter de se murer dans le silence et l’obscurité pour le faire!