Les parkings du CHU-Liège rachetés par… le CHU-Liège! Une affaire CHU-per bizarre…
Que faire quand on a de gros problèmes financiers? Le CHU de Liège a une solution originale: racheter pour plus de 50 millions d’euros les parkings qu’une société lui a construits … mais qu’elle ne parvient pas à rentabiliser parce que les coûts sont trop élevés!
Plongée dans une histoire étonnante pleine de bétonnières, d’asphalteuses, de demandes de permis et de contrats de construction et d’exploitation de parkings en Cité Ardente.
Un brin d’histoire
Tout commence dans les années 60. Constatant l’impossibilité d’adapter aux nouvelles techniques le vieil hôpital de Bavière, installé en plein centre ville dans le quartier d’Outremeuse à Liège depuis le 19e siècle, l’Université de Liège et le CPAS de la ville, qui collaboraient au sein de l’établissement, décident dans les années 1960 de se séparer.
L’université opte pour le site du Sart Tilman, où elle crée à la même période un vaste campus, pour y installer un Centre hospitalier universitaire (CHU). Quant au CPAS, il établit un Centre hospitalier régional (CHR) sur le site de la Citadelle.
Le bâtiment du Sart Tilman est inauguré en 1985. Rapidement le CHU acquiert d’autres sites hospitaliers, notamment l’hôpital d’Esneux – qui devient en 1992 le CHU Ourthe-Amblève – et la clinique Notre-Dame des Bruyères de Chênée – qui devient en 2002 le CHU Notre-Dame des Bruyères (ou CHU Bruyères dans le langage courant).
Au fil du temps, le CHU continue de diversifier et d’augmenter ses activités, construit de nouveaux bâtiments, essentiellement au Sart-Tilman et aux Bruyères et décide de fortement agrandir les parkings sur plusieurs de ses sites.
Au Sart Tilman, l’opération prend de (très) longues années et se termine en octobre 2023. Si les parkings s’avèrent globalement remplis, le fait qu’ils soient devenus payants provoque un parking sauvage qui s’étend lui aussi en mode « mérule » tout au long des voies d’accès au parking officiel.
Aux Bruyères, le projet vise aussi à l’agrandissement du site, via la construction de nouveaux étages sur certains bâtiments et l’extension des parkings. Mais, ici, l’histoire va se corser…

Vue du CHU Notre-Dame des Bruyères (extrait du site internet du CHU)
Petits pas et saucissonnage
Pendant des années, le CHU dépose en effet des demandes de permis à jet continu mais ces demandes portent chaque fois sur des éléments ponctuels et limités (la destruction de parties d’une ancienne ferme, l’érection d’une nouvelle chaufferie, la construction d’un vestiaire pour le personnel,…). Cette pratique du saucissonnage a le don d’énerver beaucoup de monde. La Plateforme Ry-Ponet tout d’abord, un collectif aguerri qui défend les espaces verts et les terres agricoles d’un grand site jouxtant le CHU Bruyères. Mais aussi les autorités qui doivent donner un avis (la Ville de Liège et parfois la commune limitrophe de Beyne-Heusay) et celles qui doivent rendre la décision finale (les fonctionnaires compétents de la Région wallonne).
La pression monte donc sur le CHU pour qu’il présente un plan global et complet de ses projets d’extension du site des Bruyères (bâtiments et parkings). Ce qui finit par se faire lors d’une séance d’information en septembre 2020, annonciatrice d’une étude des incidences sur l’environnement de l’ensemble de ces projets. Tout le monde s’attend donc à ce que, une fois cette étude réalisée et ses conclusions intégrées dans le projet, le CHU présente quelques mois plus tard une demande de permis globale pour le réaménagement du site.
Et bien non! En octobre 2021, le CHU dépose une demande de permis qui porte uniquement sur l’agrandissement de ses bâtiments. Sans être désastreux, le projet suscite quand même beaucoup de questions et de critiques. Au printemps 2022, la Région wallonne met en avant l’absence de projet global et de lien avec l’extension des parkings et demande au CHU d’apporter une série de modifications importantes à son projet. Cela conduit le CHU à retirer sa demande de permis. Fin provisoire de l’épisode « bâtiments ».
Au football, la règle générale est qu’on ne change pas une équipe qui gagne. Au CHU, il semble qu’elle soit qu’on ne change pas une méthode qui perd! En février 2022, avant même que soit connue la décision de la Région concernant les bâtiments, le CHU dépose une autre demande de permis, toujours en mode « saucissonnage » puisqu’elle porte uniquement sur l’extension des parkings. Cette fois-ci, le projet est assez dramatique, en mode « Nous avons acheté les terrains, donc on bétonne et on asphalte la partie dont on a besoin et, rassurez-vous, tout cela a été étudié pour que ce soit parfaitement écolo. ».

Avant / après l’extension du parking (Phase 1) – Simulation
Quelques mois plus tard, le scénario se répète : la Région wallonne met en avant, une nouvelle fois, l’absence de projet global et de lien avec l’agrandissement des bâtiments et elle énumère une volée de demandes de modifications à apporter à ce projet. Cela conduit le CHU à retirer sa demande de permis. Fin provisoire de l’épisode « parkings ».
Une fusion et pas d’agrandissement
On aurait sans doute pu continuer ainsi pendant quelques années avec de nouvelles moutures de permis portant sur des projets partiels mais, en décembre 2022, retentit un coup de tonnerre dans le ciel liégeois : le CHU et le CHR-Citadelle annoncent leurs « fiançailles » en vue d’un prochain vrai « mariage ». La fusion se justifie notamment par les grosses difficultés financières existant dans le secteur de la santé (et en particulier dans ces deux établissements publics, jusqu’ici en relative concurrence sur la région liégeoise). Elle implique une rationalisation des moyens matériels et surtout financiers et entraîne notamment la non-construction de nouveaux bâtiments ou d’extension de bâtiments existants aux Bruyères.
Il est évident qu’un tel accord de fusion entre centres hospitaliers de cette taille ne se décide pas sur un coin de table à la fin d’un bon repas. Il a été préparé et négocié logiquement pendant des mois et la décision finale a dû être envisagée puis prise bien avant l’annonce à la presse. Ce qui soulève – au moins – deux énormes questions de fond.
Premièrement, le CHU a introduit en octobre 2021 une demande d’agrandissement de ses bâtiments et en février 2022 une demande d’extension de ses parkings alors que ses finances étaient au rouge clignotant et que des discussions de fusion avaient certainement déjà commencé avec le CHR-Citadelle. Où est la logique? Où est la responsabilité financière d’un établissement public de la santé?
Et deuxièmement, que se serait-il passé si le CHU avait obtenu au printemps un permis pour les nouveaux bâtiments? Aurait-il entamé des travaux tout en négociant une fusion avec le CHR? Que seraient devenus ces travaux une fois les « fiançailles » annoncées? On cherche la capacité d’anticipation et la continuité dans les dossiers et on peine très fort à les trouver.
Mais, dans ce dossier, le plus étonnant reste encore à venir…
Des parkings pas assez rentables au goût du concessionnaire
En mars 2024, le CHU dépose une deuxième demande de permis pour l’extension de ses parkings sur le site des Bruyères. Cette fois, on entre au rayon « foutage de gueule »: l’extension des parkings était, deux ans plus tôt, justifiée par l’agrandissement des bâtiments et donc par la forte augmentation attendue du nombre de patients, de membres du personnel et de visiteurs. Cette fois-ci, plus d’agrandissement et plus d’augmentation… mais le nombre de places de parking à créer est à peine réduit. Fin août, la Région rend sa décision… qui est de demander au CHU des plans modificatifs et de modérer ses ambitions d’extension des parkings. Nouveau contretemps de taille pour le CHU. Mais, une fois de plus, c’est peanuts au vu de ce qui va suivre…
Quelques jours après, un article du quotidien La Meuse (3 septembre 2024) informe que la société 6nergypark (groupe Eloy, qui a son siège à Sprimont) chargée de la construction et de la gestion des parkings remet en cause le contrat qui avait été signé en 2016 avec le CHU. Celui-ci prévoyait que cette société assurerait la conception, la construction, le financement, la gestion et la maintenance à long terme de 3700 places de parking sur les sites du Sart Tilman et des Bruyères, moyennant le payement d’une redevance de deux millions par an par le CHU pendant 30 ans.
6nergypark avance plusieurs raisons à la remise en cause de ce contrat: un surcoût du chantier dû aux crises successives (Covid, Ukraine, énergie) qu’elle évalue à 8,6 millions; un plus grand nombre d’utilisateurs de places gratuites à réserver au personnel (1500 au lieu de 1100); l’absence de permis pour construire le parking des Bruyères et – la meilleure pour la fin – le fait qu’elle n’était pas au courant de l’existence d’une taxe communale sur les parkings, que la Ville n’a toujours pas enrôlée, mais qui pourrait s’élever à plus d’un million par an!
Résultat: 6nergypark parvient juste à l’équilibre d’exploitation mais n’arrive ni à rembourser la charge de la dette (44 millions de prêts consentis chez Ethias pour la construction) ni à dégager des bénéfices. Dès lors, le groupe veut renégocier le contrat et menace d’aller en justice si un accord à l’amiable n’est pas trouvé. Et il ne s’agit pas de cacahuètes: Eloy réclame 9,7 millions de valorisations et 8,6 millions de surcoûts (soit 18,3 millions)!
On est sur la paille mais on rachète
Dans la convention de départ, il était pourtant stipulé que « le concessionnaire acceptait d’assumer tous les risques. Ce n’est pas de la faute du CHU si les prix ont augmenté, si le permis d’urbanisme pour les Bruyères n’a pas été accordé et si Eloy ne savait pas qu’il existait une taxe communale sur les parkings », comme l’explique un « observateur averti » à la Meuse.
Le titre-choc de La Meuse (3 septembre 2024) – Cliquez sur l’image pour lire l’article en entier.
Et, pourtant, le même journal annonce deux jours plus tard que, pour éviter un recours en justice, le Conseil d’Administration du CHU a préféré racheter les parkings, après avoir – quand même – négocié leur prix à la baisse (on évoque la somme de 7,5 millions). Et tous les administrateurs ont finalement voté le point, sauf la représentante du PTB.
Le CHU se retrouve donc avec une ardoise d’une bonne cinquantaine de millions à éponger (le prêt chez Ethias et le rachat des parkings proprement dit). Ce qui pose évidemment d’autres grosses questions.
Pourquoi le CHU a-t-il cédé aussi vite à la demande de 6nergeypark et à la menace d’une action en justice? Doit-on imaginer que le contrat signé en 2016 n’était pas aussi solide qu’annoncé, qu’il comportait des failles béantes, que le CHU craignait de perdre en justice et qu’il a préféré se déculotter anticipativement mais à l’amiable?
Le CHU étant un établissement de santé et pas un gestionnaire de parkings, que va-t-il faire des parkings dont il vient de devenir l’heureux propriétaire? Les revendre à une autre société? Et, dans ce cas, comment celle-ci les rendrait-elle plus rentables si ce n’est en augmentant le prix de l’heure de parking des visiteurs et en faisant payer le personnel? Ou le CHU va-t-il exploiter lui-même ses nouveaux parkings? Et comment les rendra-t-il rentables sans devoir utiliser les mêmes grosses ficelles antisociales qu’une entreprise privée?
Et enfin, une dernière question se pose après que trois gros dossiers où des pouvoirs publics ont remis les clés de la construction à des sociétés privées – le tram de Liège, le Cristal Parc à Seraing et les parkings du CHU – se terminent sur des crashs monstrueux. Ne serait-il pas grand temps de cesser de conclure des contrats de Partenariat Public-Privé dans lesquels le Privé a les clés, le Public s’avère ne pas pouvoir (ou pire: ne pas vouloir) contrôler son « partenaire » et où, en fin de compte l’aventure se transforme en Partenariat Public-Profiteur?


