Bruxelles – Une rencontre autour des luttes… et des victoires!

Bien intéressante soirée que celle qui a été organisée le 7 février au DK à Bruxelles par Occupons le Terrain, le groupe bruxellois des Soulèvements de la terre et les Acteurs et Actrices des Temps présents, trois mouvements qui s’intéressent de près aux « luttes de territoire ».
Après un tour de présentation des organisateurs, la parole a été donnée à un animateur de Terres de Luttes (qui est le « correspondant » français d’OLT). Celui-ci a présenté l’étude que son association vient de publier sous le titre « Quand la lutte l’emporte ». Au-delà des cas emblématiques du Larzac ou de Notre-Dame-des-Landes, des centaines de collectifs moins médiatisés ont remporté des batailles locales en France – pas moins de 162 identifiées rien que sur la période 2014-2024. Pour comprendre ce que ces « victoires » peuvent apprendre aux autres collectifs, Terres de Luttes a conduit une enquête sociologique entre avril et novembre 2024, via 42 entretiens dirigés avec ces collectifs ayant obtenu l’abandon d’un projet polluant. Une synthèse très intéressante de cette étude approfondie a été présentée. Avec un chiffre qui a marqué les esprits: la durée moyenne d’action d’un collectif avant qu’il remporte une victoire est de 7 ans. La défense des territoires est à la fois un sport de combat et un sport d’endurance!
La parole a ensuite été laissée aux différent·e·s représentant·e·s de luttes. Au-delà des particularités de chacune, les diverses présentations ont permis de voir toute la richesse des expériences, les similitudes mais aussi les différences entre les divers parcours, notamment entre la Wallonie et Bruxelles.
Du campus de Louvain -la-Neuve…
L’expérience de MObiLLizoNs (en abrégé MobZ) à Ottignies-Louvain-La-Neuve (d’où les majuscules dans ce nom surprenant) est représentative de l’action menée par de nombreux collectifs adhérant à OLT. MobZ est, un collectif encore jeune (moins de deux ans) et qui a fort à faire puisqu’il combat un énorme projet immobilier (nommé Athéna-Lauzelle) de plus d’un millier de logements qui est porté par l’Université Catholique de Louvain. En moins de deux ans, MobZ est tout de même parvenu à montrer le loup déguisé en brebis et à obtenir plusieurs centaines de réactions à l’enquête publique, ce qui a obligé politiquement les responsables communaux à ajourner la décision. Et il se prépare activement à la suite.
…au fort de la Chartreuse…
L’autre expérience wallonne présentée est celle d’une victoire retentissante. A Liège, l’ancien site du site du Fort de la Chartreuse avait été reconquis par la nature avant que le promoteur Matexi débarque en 2017 avec un projet immobilier qui allait détruire une partie importante de ce site. Un collectif d’habitants Un Air de Chartreuse s’est constitué, il a recueilli plusieurs milliers de réponses lors des deux enquêtes publiques, organisé de nombreuses activités et mené tout le parcours « citoyen » classique d’un collectif mais sans parvenir à infléchir la décision de la Ville de Liège qui a accordé le permis à Matexi.
Les travaux étaient sur le point de commencer quand un groupe d’activistes a installé une ZAD « Chartreuse Occupée » sur le terrain menacé. En six mois d’occupation permanente du terrain, ponctuée par de nombreuses activités publiques, la situation a été complètement retournée. La Ville de Liège a fini par convaincre le promoteur de ne pas mettre en œuvre son projet. Un des « soutiens aux zadistes » a présenté cette riche expérience, ses réussites mais aussi ses difficultés et les contradictions qu’elle a rencontrées. Avec une leçon essentielle: une ZAD peut être un point d’appui important pour une lutte à condition qu’elle soutienne une mobilisation des habitant·e·s et que les deux se renforcent dans cette coopération.

… jusqu’au Parc du Donderberg
Cette configuration « collectif + zadistes » trouve un écho avec la lutte en cours pour sauver le parc du Donderberg à Laeken où le projet de construction d’une grande école, d’une salle polyvalente et d’un immeuble d’habitation mettrait en péril près de 2,5 hectares de nature sauvage et impliquerait l’abattage de plus de 200 arbres. Ici aussi, un collectif d’habitants « Save Donderberg » a mené un travail d’information et de mobilisation qui s’est enrichi par la création d’une ZAD, « aérienne » cette fois-ci, puisque des militant·e·s se sont installés dans les arbres le 21 octobre dernier, y ont passé l’hiver et ont la ferme intention d’y rester jusqu’à l’abandon du projet. Un membre du collectif et deux zadistes ont présenté cette expérience de lutte hors du commun et ont complètement repris à leur compte la « leçon » de la Chartreuse.
Particularités bruxelloises ?
Les deux dernières luttes relèvent de dynamiques assez différentes des luttes menées par les collectifs adhérant à Occupons le Terrain. A la manoeuvre on y trouve Inter-Environnement Bruxelles. IEB est une association fédérant des habitant·e·s de la région bruxelloise actif·ve·s sur des questions urbaines, écologiques et sociales. IEB se compose principalement de groupes d’habitant·e·s constitués sous forme de comités de quartier, d’associations et de collectifs. Différence importante avec OLT : bénéficiant de subsides (réduits mais réels), il peut salarier une petite équipe dynamique.
De la défense du Marais de Biestebroeck…
Le vaste ancien site industriel du bassin de Biestebroeck le long du canal à Anderlecht est l’objet depuis une dizaine d’années d’une vaste opération immobilière nommée Kay West: 524 logements (dont une tour de 84 m de haut) et 383 places de parking sans qu’aucune étude d’incidences environnementales ne soit réalisée! La réalité du quartier – zone en bonne partie abandonnée et population précarisée dans les rues les moins éloignées – rendait difficile une mobilisation rapide de la population. C’est donc l’équipe d’IEB qui a été au centre de l’action contre ce projet, bloquant plusieurs demandes de permis lors des enquêtes publiques.
La situation a évolué aujourd’hui puisque la portion de terrain actuellement menacée est le Marais de Biestebroeck, un joyau naturel qui a émergé entre 2005 et 2009 suite à l’abandon du site industriel. En l’absence d’entretien, un étang, des roselières et des jeunes saulaies sont apparus en une vingtaine d’années. Aujourd’hui, ce marais abrite une soixantaine d’espèces différentes, dont 21 espèces d’oiseaux. Cette zone humide est aujourd’hui menacée par les projets de développement urbain. Mais, cette fois, une partie des habitant·e·s du quartier se mobilise pour sauver le Marais et IEB peut se permettre de moins occuper le premier rang.

…à la nouvelle Bataille de Stalingrad
A quelques kilomètres de là, c’est un tout autre projet qui menace un quartier, celui de la rue de Stalingrad et du Boulevard Lemonnier à proximité de la Gare du Midi. La raison: le passage de la future (et de plus en plus hypothétique) nouvelle ligne 3 du métro. Le coût des travaux est en train d’exploser au fur et à mesure qu’apparaissent des difficultés insoupçonnées, comme une nappe d’eau souterraines non répertoriées près de la Gare du Nord ou une bifurcation à réaliser à proximité de la Gare du Midi. Et celle-ci implique de passer sous le Palais du Midi, un très bel ensemble qui abritait jadis un grand marché couvert et où sont installées aujourd’hui une école, des dizaines de magasins, de nombreuses salles de sport,… La solution proposée est de vider le Palais en détruisant tout son centre en ne conservant que les façades, puis de le reconstruire une fois les travaux du métro terminés!
Ici, l’opposition n’est pas menée par un collectif mais par une vaste nébuleuse où on trouve des associations de défense environnementale et urbaine (IEB, ARAU), des associations de commerçants, des clubs sportifs, des groupes d’habitants du quartier,… Une configuration qui permet une sensibilisation maximale mais qui doit trouver les moyens de se coordonner, d’agir pour bloquer ce projet insensé, d’intervenir dans l’enquête publique en cours, de porter des projets alternatifs,…

La soirée a donc été très intéressante et a montré toute la diversité des situations locales et des formes de lutte. On peut juste regretter qu’un démarrage un peu retardé et la passion mise par les intervenant.e.s à présenter leur lutte ont fait exploser l’horaire et n’ont pas permis de mener un débat avec la salle après les présentations. Mais, cela mis à part, ce fut incontestablement une soirée pleine d’enseignements.

