Grèce – Deux ans après, la catastrophe ferroviaire met le pays dans la rue
Une catastrophe ferroviaire terrible. Un gouvernement qui cherche des boucs émissaires. Des parents de victimes qui ne se laissent pas abuser. Une vérité qui s’impose peu à peu, celle d’un système ferroviaire privatisé, ultra-libéralisé et exsangue. Une explosion de colère dans tout le pays contre la corruption et l’austérité. Et 800.000 personnes dans les rues. C’est la Grèce en ce début 2025.
Deux trains face à face sur la même voie
Le 28 février 2023, un accident terrible s’est produit à Tempe sur la ligne Athènes-Thessalonique, la ligne ferroviaire la plus fréquentée – en fait la seule qui fonctionne vraiment – qui relie les deux plus grandes villes de Grèce.
Le train 62 de Hellenic Train (la société privée qui gère en situation de monopole la ligne) assurant la liaison entre Athènes et Thessalonique est entré en collision avec un convoi de marchandises. Les deux trains circulaient en sens inverse sur la même ligne depuis près de vingt minutes. La collision a fait dérailler la plupart des wagons du train de voyageurs et entraîné une explosion et un incendie, très probablement dus à des matières inflammables chargées sur le convoi de marchandises. Le bilan a été terrible: 57 morts, dont une majorité d’étudiants et de jeunes, et des centaines de blessés.
Bouc émissaire et désastre organisé
Quelques jours plus tard, le gouvernement a rejeté intégralement la responsabilité de la tragédie sur le chef de gare de Larissa qui a laissé les deux trains circuler sur la même ligne. Attribuer le désastre à une faute individuelle était bien commode pour le gouvernement et l’establishment politique, mais cela ne pouvait convaincre ni les proches des victimes, ni les cheminots et les scientifiques qui enquêtaient, ni la majorité de l’opinion publique.
En effet, une série d’accidents (déraillements et collisions) s’étaient produits au cours des mois précédents, heureusement sans faire de victimes, mais qui auraient dû servir d’avertissement. Les cheminots et leurs organisations syndicales avaient signalé à maintes reprises les problèmes structurels du réseau ferroviaire, l’insuffisance des mesures de sécurité et la gravité des risques encourus. Seul un tiers des postes de chefs de gare et des travailleurs du rail sont actuellement pourvus, bien souvent sous forme de contrats précaires.
Le président d’ETCS (comité européen de contrôle du trafic ferroviaire), l’autorité qui supervise des projets de signalisation et de sécurité, a révélé l’état de délabrement dans lequel se trouvait le réseau ferroviaire grec. Il a aussitôt démissionné en dénonçant que « les trains étaient autorisés à circuler à 200 km/h sans aucune indication sur l’état de la ligne, même en cas de rails endommagés, avec toutes les conséquences que cela implique pour la sécurité des trains ».
Tout cela est le triste résultat de l’incompétence du gouvernement de droite, de la connivence entre l’État et les grandes entreprises, du régime très dur d’austérité imposé au pays par l’Union européenne depuis 2015, mais aussi d’une véritable stratégie qui attaque, privatise et détruit depuis des années le moyen de transport le plus respectueux des besoins sociaux et de l’environnement : le chemin de fer public.
Etouffement et révélations
Dans les semaines qui ont suivi la catastrophe, des rassemblements spontanés et massifs se sont tenus dans les centres-villes ou de façon plus locale, accompagnés par des manifestations et des mouvements de grève à l’appel des syndicats. La participation des étudiants et des lycéens, qui s’identifiaient aux victimes de Tempe, jeunes pour la plupart, a été particulièrement importante. Ces mobilisations ont mis en lumière les causes de la tragédie, le délabrement du réseau ferroviaire et les dégâts causés par sa privatisation.
Mais elles n’ont pas pu empêcher le maintien de la droite au pouvoir en juin 2023. Pendant des mois, le gouvernement a noyé le poisson, renvoyant vers les enquêtes judiciaires (dont la lenteur est proverbiale en Grèce).
Les parents des victimes ont continué leur combat pour faire éclater la vérité et pour obtenir des réponses claires à toutes leurs questions. Bien que le gouvernement et les grands médias aient refusé pendant deux ans de faire la lumière sur les causes de l’accident, des enquêtes menées par des journalistes indépendants, des experts et des avocats travaillant avec les proches des victimes ont mis en évidence un grand nombre de facteurs qui ont conduit au désastre.
C’est ainsi qu’il a été révélé que le réseau ferroviaire grec ne disposait pas d’un dispositif automatisé, et plus précisément du Système européen de contrôle des trains, alors que des appels d’offres avaient été conclus en 2014 et qu’il aurait dû être mis en place dès 2016. Onze années et neuf reports de délais plus tard, assortis d’un dépassement de budget à hauteur de 50 %, le projet n’est toujours pas achevé ! De plus, ni les clignotants, ni les feux de signalisation, ni le contrôle électronique du trafic ne fonctionnaient, et les chefs de gare n’avaient même pas de talkies-walkies pour communiquer.
En janvier, de nouvelles révélations ont sidéré le pays, en particulier la diffusion d’un enregistrement audio effectué dans le train, où l’on pouvait entendre les cris des passagers après la collision fatale: « Je n’ai pas d’oxygène ». Cette phrase est devenue un mot d’ordre. Elle confirme ce que les proches avaient affirmé, en accord avec les experts, à savoir qu’un incendie avait suivi la collision et tué de nombreux survivants.
Explosion de colère
La publication des enregistrements audio et des autres documents a confirmé la négligence (au mieux) dans l’application des procédures de la part des autorités qui sont arrivées sur les lieux de l’accident et l’obstruction dont l’Etat a fait preuve dans l’enquête sur les causes réelles de la catastrophe Parmi ses éléments, il faut mentionner l’opération d’enfouissement des débris et de transfert des restes humains, qui a causé la destruction d’indices cruciaux et aggravé le traumatisme collectif des familles.
La publication de ces données confirmant ce que les proches des victimes avaient martelé depuis deux ans a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Le deuxième anniversaire de la catastrophe a été l’occasion d’une explosion de colère contre les mensonges du gouvernement et la corruption. Les parents, les mouvements étudiants, des associations de toutes sortes ont appelé à des manifestations partout dans le pays pour le deuxième anniversaire de l’accident. Les syndicats ont même appelé à une grève générale ce jour-là.
Le 28 février, l’ampleur des manifestations a été sans précédent et la grève générale a été massivement suivie dans la quasi-totalité des secteurs. À Athènes, même les médias mainstream ont annoncé le chiffre de 800.000 manifestants !
Il est impossible de dire quelles seront les suites politiques de cette énorme journée de mobilisation mais il est clair que le mouvement pour la vérité sur la catastrophe ferroviaire de Terme et contre la corruption et la destruction des services publics ne va pas s’arrêter.
Cet article a doit beaucoup à une analyse détaillée d’Aliki Kosyfologou, chercheuse en sciences sociales, et Thanos Andritsos, architecte et urbaniste, qui est disponible sur le site de la revue Contretemps.
Lien vers l’article de Contretemps : https://www.contretemps.eu/grece-tempe-catastrophe-ferroviaire-maniifestations-mitsotakis/

