Espagne – 25.000 personnes ont manifesté à Valence, cinq mois après les inondations
Samedi 29 mars, cinq mois après les inondations qui ont fait 227 morts, plus de 25.000 manifestants ont réclamé dans les rues de Valence la démission de Carlos Mazon, président de la région (le Pays valencien) et dirigeant du Parti populaire (droite conservatrice). C’est la sixième manifestation depuis les inondations du 29 octobre et la population est toujours aussi en colère face aux graves manquements dans la manière dont le gouvernement régional et la mairie ont géré les inondations, avant, pendant et après celles-ci.
Les manifestants et de très nombreuses organisations et associations reprochent au président du gouvernement local de les avoir prévenus et d’avoir déployé les secours trop tard, malgré l’alerte donnée très tôt par l’agence météorologique nationale. L’instruction menée pour établir les responsabilités pointe un possible délit d’« homicides et lésions involontaires » par « imprudence grave », passible de six à dix ans de prison ferme. Après la mise en examen de l’ancienne conseillère régionale à l’intérieur et à la justice et du responsable des urgences début mars, il est aussi possible que la justice demande la levée de l’immunité dont jouit Carlos Mazon.
Au-delà de cette dénonciation évidemment légitime des manquements des autorités régionales et locales, revenir sur l’ensemble des causes de la catastrophe est important pour mieux la comprendre… et pour essayer d’en empêcher d’autres à l’avenir.
Dérèglement climatique…
La première cause de cette catastrophe est évidemment d’ordre climatique.
La Méditerranée (mer quasi-fermée) connaît désormais des températures de 30°C dans certaines zones et la moyenne générale ne cesse d’augmenter tant en surface qu’à des profondeurs intermédiaires. Le phénomène des « canicules marines » s’installe, provoquant la mort des coraux et des poissons. Dans le même temps, l’atmosphère retient 7% d’eau en plus pour chaque degré Celsius d’augmentation de la température. L’interaction de ces deux facteurs (température de l’eau et rétention de vapeur) provoque un phénomène nommé DANA (Depresión Aislada en Niveles Altos – « dépression isolée à des niveaux élevés » ou « goutte froide » en français).
La DANA est un phénomène météorologique bien connu dans la région de Valence. Ces dernières années, les scientifiques ont averti des dangers de l’intensification de ce phénomène et ont expliqué que des mesures pouvaient être adoptées pour en atténuer les effets. Mais rien n’a été fait, ni au niveau macro, ni au niveau micro.
Or ces masses d’eau en suspension dans l’atmosphère n’y restent pas pour toujours. Sous l’effet de certaines conditions météorologiques, elles retombent sur terre. Et c’est là que les gros problèmes commencent. Car, dans le cas de Valence et d’une grande partie de la côte méditerranéenne espagnole, le relief favorise la chute soudaine des précipitations dans les montagnes côtières voisines. Les rivières et les torrents qui, pendant une grande partie de l’année, ont un faible débit d’eau ou sont soudainement à sec, servent de canal d’écoulement à de grandes quantités d’eau de pluie. Parfois, ils réussissent à canaliser ces eaux, parfois pas. Le 29 octobre 2024, rivières et torrents ont débordé en de multiples endroits et l’eau s’est répandue un peu partout.
Mais les raisons de la catastrophe ne se limitent pas à un dérèglement climatique de plus en plus fort et des masses d’eau de plus en plus importantes. Il y a aussi bien d’autres facteurs et, en premier lieu, ceux liés à l’aménagement du territoire et à l’urbanisme.
…et dérèglement urbanistique
Tout d’abord sont remontés à la surface les effets de l’accumulation de décisions urbanistiques suicidaires sur des territoires inondables prises au cours des cinquante dernières années, au seul bénéfice du capital immobilier et de la spéculation.
C’est ainsi que le Premier ministre espagnol José María Aznar, dirigeant du Parti populaire (PP) de droite, au pouvoir de 1999 à 2004, a pris la décision de libéraliser tous les terrains disponibles afin de faciliter la construction résidentielle, industrielle et touristique (par ailleurs mal contrôlée par les municipalités concernées). Cette politique a facilité la construction de logements sur des plaines inondables situées, dans le cas de Valence, entre les montagnes et la mer. 30% des logements sociaux construits en Espagne depuis lors se trouvent en zones inondables. Cela représente une zone à risque de 2500 km2 et 3 millions de personnes potentiellement exposées aux conséquences des inondations.
Les conseils communaux (gouvernés par les grands partis) qui disposent de certaines compétences légales en matière d’urbanisme et de réglementations de la construction des bâtiments destinés à l’habitation, au secteur tertiaire et à l’industrie dans leur municipalité n’ont pas adopté une approche rationnelle, à quelques exceptions près. Au contraire, leur système de financement étant très précaire, ils ont financé leurs activités grâce aux recettes municipales et aux impôts liés à la construction et à l’utilisation des bâtiments.
En outre, tout au long de la côte méditerranéenne, des autoroutes et des routes ont été construites parallèlement au littoral, ainsi que de grands complexes hôteliers, touristiques et résidentiels qui forment une véritable barrière de plusieurs kilomètres linéaires, rendant difficile l’accès à la mer de l’eau provenant des montagnes ou des précipitations dans la zone concernée.
Dans le cas de la dernière DANA de Valence, la planification urbaine sans lois ni critères a eu des effets dévastateurs avec la mort de plus de 200 personnes, des dégâts frappant maisons et écoles, la destruction d’installations industrielles et de cultures agricoles. A quoi s’ajoutent les dommages ayant frappé des infrastructures telles que des routes et des ponts et bien d’autres éléments dans une zone de 56.000 hectares où vivent 230.000 personnes dans 75 municipalités et où sont implantées 10% des entreprises industrielles et logistiques du pays de Valence. Les premières estimations des pertes économiques dans l’industrie et l’agriculture se chiffrent en plusieurs milliards d’euros. Pourtant, le PP valencien s’apprêtait juste avant les inondations à voter une loi qui permettrait de construire des hôtels à 200 mètres du littoral au lieu des 500 mètres actuels !
La catastrophe des inondations du 29 octobre n’a donc rien d’un accident ni d’une punition divine. Elle est le résultat direct du business et de la spéculation du secteur immobilier et des copinages que celui-ci entretient avec le monde politique, particulièrement à droite.
Mais il y a encore un autre facteur qui a joué, celui-ci directement lié au programme et aux actions des forces politiques au pouvoir …
Climato-scepticisme, négligence et déni
Le premier acte s’est joué en juin 2023 quand, pour se maintenir à la tête de la région du Pays valencien, le Parti Populaire (PP, droite conservatrice) a fait alliance avec Vox, le parti d’extrême-droite qui monte en Espagne, un parti qui est profondément climatosceptique et partisan d’un « dégraissement » profond du secteur public. Cette alliance n’a pas posé trop de problèmes au PP qui abrite en son sein de nombreux négationnistes éhontés ou ouvertement stupides comme Nuria Montes, ministre valencien de l’Industrie, du Commerce et du Tourisme, capable d’affirmer sans rougir que le changement climatique est bon pour Valence car il allonge la saison touristique estivale!
Les deux partis se sont donc unis sur un programme qui visait à décourager l’abandon des combustibles fossiles, faciliter le développement de nouveaux projets industriels, touristiques et immobilier sans aucun contrôle de type environnemental, éliminer des budgets régionaux les postes destinés aux situations d’urgence,…
En particulier, la Région disposait depuis peu d’une Unité de Réponse aux Urgences. Cette cellule de crise devait permettre de coordonner les secours en cas de canicule, d’incendie ou d’inondation et former la population sur l’attitude à suivre. Cet organisme avait été créé en 2023 par la précédente coalition socialiste et écologiste. C’était la première fois qu’en Espagne une région disposait d’un tel dispositif face aux risques.
La suppression de l’Unité de Réponse aux Urgences a été la première mesure qu’a prise la coalition droite-extrême droite lorsqu’elle est arrivée au pouvoir à Valence. L’organisme étant doté d’un budget de 9 millions d’euros, les élus du PP et de Vox ont estimé que c’était de l’argent public gaspillé pour rien.
Une fois le dispositif d’urgence supprimé, le deuxième acte est intervenu quelques heures avant le début des inondations. À 7 h 36, l’Agence nationale de Météorologie (Aemet) a sonné l’alerte maximale prévenant de pluies torrentielles dans la région. Les services d’urgence ont posté deux messages à 11 h 45 et 12 heures sur la crue de deux rivières. Mais Carlos Mazón, le président de la région valencienne, a assuré qu’à « partir de 18 heures »« l’intensité » de la tempête « allait diminuer », précisant que les réservoirs étaient « bien en dessous de leur capacité et capables d’accumuler l’eau reçue sans problème ». Il a fallu attendre 20 h 30 pour que les autorités régionales, compétentes en la matière, donnent l’alerte sur les téléphones portables de la population. À ce moment-là déjà, des milliers de personnes étaient déjà surprises par les flots.
De leur côté, de nombreux employeurs privés, les véritables « propriétaires » et dirigeants occultes du PP dans toute l’Espagne, mais en particulier à Valence, ont forcé leurs salariés à poursuivre leur travail dans les entreprises et les commerces jusqu’au bout de la journée, en violation de la loi sur la prévention des risques professionnels qui stipule explicitement qu’en cas de situation d’urgence le travail doit cesser. Si cette loi avait été respectée, de nombreuses vies auraient été sauvées.
Toute la journée du 30 octobre, les milliers de sinistrés qui avaient tout perdu, même leurs proches, ont attendu l’aide des autorités au milieu de la boue, des voitures échouées et des maisons éventrées. En Espagne, pays fédéralisé comme la Belgique, ce sont les Régions qui doivent gérer les catastrophes naturelles. Cette aide a été complètement improvisée… et fortement orientée : les secours organisés par l’armée ont été concentrés dans le centre de la ville au détriment des banlieues populaires, un centre commercial a été nettoyé en priorité avant les zones d’habitation proches,… Il a fallu attendre quatre jours pour que le gouvernement régional, pourtant totalement dépassé, demande l’aide du gouvernement national.
Trois mobilisations… et tant d’autres
En Serbie, en Grèce et maintenant en Espagne. Trois grandes manifestations ont ponctué ce mois de mars. Trois mobilisations massives qui, selon les autorités concernées, n’ont aucune raison d’être puisque les catastrophes qui leur ont donné naissance étaient « imprévisibles », qu’elles soient « naturelles » (des inondations) ou « purement accidentelles » (une collision ferroviaire ou un effondrement d’un auvent de gare).
Mais ce que montrent les témoignages des victimes, les recherches des parents de disparus, les enquêtes des journalistes, les avertissements des scientifiques, c’est justement que ces catastrophes n’ont rien d’imprévisible, de naturel ou de purement accidentel. Au contraire, elles sont le résultat – peut-être exceptionnel mais toujours très prévisible – de choix effectués bien en amont et très « rationnels » : le déni du dérèglement climatique et le refus d’y faire face (parce que cela coûterait cher), la recherche de profits immédiats et spectaculaires dans l’immobilier (parce que cela rapporte beaucoup), les coupes sombres dans les services publics et sociaux (parce que cela permet de dépenser moins pour la collectivité et que le privé, n’est-ce pas, fait tout cela beaucoup mieux),…
Et ce que clament les centaines de milliers de gens qui participent à ces mobilisations, dans ces trois pays comme ailleurs, c’est qu’ils veulent la vérité sur ce qui s’est passé (et sur ce qui pourrait se passer à nouveau). Et qu’ils veulent que les bénéfices (légaux ou pas) de certains ne prennent plus le pas sur les besoins des populations et sur la protection de la planète et de tous ceux qui y vivent.
Cet article est basé sur plusieurs reportages réalisés par les journalistes du média français en ligne Reporterre et sur une analyse détaillée « Etat espagnol: la tempête parfaite », de Manuel Gari, publiée sur le site Europe Solidaire sans Frontières.

