Charleroi – Un recours au Conseil d’Etat pour sauver l’Eglise Saint-Eloi
Charleroi – Un recours au Conseil d’Etat pour sauver l’Eglise Saint-Eloi
Le cœur de cible (pour parler comme un publicitaire !) de l’action d’Occupons le Terrain, c’est bien sûr la défense des espaces verts et des terres agricoles menacées par des projets inadaptés, qu’ils soient immobiliers, industriels ou autres. C’est aussi l’exigence de donner la priorité à la rénovation des logements existants plutôt qu’à la construction de nouveaux lotissements. Mais cette volonté de conserver et de rénover touche aussi le patrimoine bâti qui contribue aux paysages, à la connaissance de l’Histoire et de la culture et à la vie dans nos quartiers et nos villages. Un patrimoine bâti qui est, lui aussi, souvent abandonné ou même détruit lorsqu’une possibilité de profit à court terme l’emporte sur une réflexion et une action à plus long terme.
C’est pour cela que nous reproduisons ci-dessous un communiqué de la Communauté Historia, une organisation de défense du patrimoine. Outre l’accent mis sur la défense d’une église très particulière à Charleroi, il pose aussi de nombreuses questions sur la manière dont peut être (mal)traité le patrimoine en Wallonie.
Nous avions déjà présenté l’action lancée pour sauver l’église St Eloi à Charleroi. L’élément nouveau – et il est de taille – est le dépôt par l’asbl Communauté Historia d’une action en annulation devant le Conseil d’État contre le projet de démolition de cette église. Résultat, la démolition de l‘édifice, souhaitée par la Ville, est donc suspendue pendant au moins 3 ans en attendant la décision définitive. Comme l’explique Virgil Declercq, le président de l’association, « Il n’y a pas d’arrêté de sécurité publique. Le bâtiment ne présente pas de risque d’effondrement imminent. Il a simplement besoin d’être rénové. Il est clair qu’une démolition sera plus coûteuse qu’une restauration« (700.000 euros contre 300.000 selon les estimations de l’asbl).
Communiqué de la Communauté Historia
L’église Saint-Éloi située sur la place du Nord à Charleroi est le dernier témoin carolorégien de l’architecte de renom Auguste Cador. Elle est aujourd’hui menacée de démolition comme de nombreux édifices dans la région. Cette décision, prise en dépit des avis négatifs émis par les autorités régionales et d’une large mobilisation citoyenne, illustre aux yeux d’Historia une dérive inquiétante de la politique urbanistique et patrimoniale en région Wallonne.
Face à ce constat, l’association Communauté Historia, soutenue par de nombreux experts et partenaires, annonce une longue série de démarches juridiques devant le Conseil d’État contre le ministre de l’Aménagement du territoire, François Desquesnes et la Ville de Charleroi.
Un monument à haute valeur symbolique
Implantée au cœur du quartier du Faubourg – berceau ouvrier de Charleroi-Nord – l’église Saint-Éloi fut construite à la fin du XIXe siècle et dédiée à Saint Éloi, patron des forgerons, mécaniciens, électriciens et métallurgistes. Plus qu’un simple lieu de culte, elle incarne une mémoire ouvrière vivante, encore célébrée chaque année lors de la fête de Saint-Éloi, le 1er décembre.
L’édifice se distingue également par sa valeur architecturale et artistique : conçu par Auguste Cador, il abrite des vitraux signés Richard de Nancy, ainsi que des décors peints réalisés par un artiste local. Il s’agit d’un ensemble cohérent, bien conservé, et repris à l’inventaire du patrimoine wallon.
Pire encore : malgré les avis défavorables de l’Agence Wallonne du Patrimoine (AWaP), de la Commission royale des Monuments, Sites et Fouilles, et du fonctionnaire délégué, le ministre François Desquesnes est passé au-dessus de tout le monde pour satisfaire les frustrations d’une ville en manque de démolition.
Les raisons invoquées par la Ville – l’absence de projet de réaffectation et la volonté de créer un espace de stationnement – sont tristement classiques. Pourtant, comme le rappelle l’avis de l’AWaP du 29 novembre 2023:
« L’église Saint-Éloi est un édifice représentatif des églises urbaines de la fin du XIXe siècle. Par son implantation centrale, sa tour en façade, ses matériaux authentiques, elle constitue un repère urbanistique structurant et un témoin essentiel de l’histoire du quartier. »
Dans le cas de l’église signée Auguste Cador, la Ville de Charleroi fait preuve d’une insensibilité flagrante à l’égard de sa propre histoire. On affirme qu’il faut « avancer avec son temps », mais détruire sa ville n’est-elle pas une politique justement dépassée, héritée des régimes d’un autre temps ? Raser cet édifice, c’est non seulement porter atteinte à la cohérence urbaine, mais aussi effacer la mémoire collective des habitantes et habitants. Une dérive qui n’échappe pas à nos voisins français, comme en témoigne une récente étude sur les politiques patrimoniales et environnementales en Wallonie. « On voit mal comment on pourrait faire pire en Wallonie » a ainsi écrit le Bureau d’étude Cycles de Ville en 2024.

Des alternatives jamais envisagées
Il est également déconcertant de constater qu’aucune étude sérieuse de réaffectation n’a été menée. Halle couverte, espace culturel, bibliothèque de quartier, salle de réunion ou même marché populaire : autant de projets qui auraient pu redonner vie au Faubourg. Cette inaction traduit, selon Communauté Historia, une lâcheté politique, doublée d’un profond mépris pour nos artisans et notre savoir-faire.
La population, elle, ne reste pas silencieuse. Une pétition a déjà rassemblé plus de 3.500 signatures. Des voix reconnues du monde architectural s’élèvent également, à l’instar de Pablo Lhoas, architecte de la rénovation de l’Eden à Charleroi et directeur de l’école d’architecture (ENSA) de Lille: « Démolir un bâtiment de cette qualité en 2025, alors que la réhabilitation durable est un impératif architectural et écologique, est une décision incompréhensible. ».
De son côté, l’Union des Artisans du patrimoine monte au créneau face à ces démolitions: « En Belgique, moins de 1 % des matériaux sont réemployés. Raser Saint-Éloi va à l’encontre de tous nos engagements écologiques, économiques et culturels. ».
Et pour compenser la perte de matériaux de qualité de ce bâtiment, la Ville prévoit… de répandre des copeaux de bois à ce même emplacement. Elle critique même les préoccupations écologiques du fonctionnaire délégué, les jugeant « stéréotypées ».
Ainsi, jeter des milliers de briques et pierres de taille à la poubelle serait, selon elle, compensé par quelques copeaux. Du greenwashing flagrant.
Restaurer le bon sens
Face à ce que l’association qualifie de « politique de Bruxellisation », la Communauté Historia appelle les autorités à rétablir le respect du droit à tous les niveaux, à écouter les experts et à mettre en œuvre des politiques urbaines responsables, durables et respectueuses des citoyennes et citoyens.
La Wallonie doit relever le niveau de sa politique urbanistique et abandonner une approche dévalorisante envers l’ensemble des corps de métier qui ont bâti une leçon de résilience pour les générations futures.
À ce titre, l’association annonce une politique ferme du patrimoine qui devra respecter les lois et les engagements patrimoniaux de la région wallonne. Nous annonçons une longue série de procédures au Conseil d’Etat pour dénoncer une « politique du petit copain », menée au mépris du bon sens et de l’intérêt général.


