« On ne va pas s’arrêter à des détails comme ça ! »

« On ne va pas s’arrêter à des détails comme ça ! »

« Les cons, ça ose tout, c’est même à cela qu’on les reconnaît ». Tout le monde connaît cette répartie célèbre de Michel Audiard dans le film (immortel) « Les tontons flingueurs ».

« Les promoteurs, ça ose tout, c’est même à cela qu’on les reconnaît ». On ne connaît pas l’auteur de cette version mais on peut dire qu’elle se vérifie, elle aussi, tous les jours. Ce qui ne signifie pas que les promoteurs soient des cons, loin de là. Mais leur volonté de développer des projets (hautement) profitables, quitte à s’asseoir sur le bien commun… et sur la logique la plus élémentaire, les amène parfois à des chefs-d’œuvre.

Nous parlons ailleurs et en détail de l’enquête publique en cours à Ans (dans la région liégeoise) concernant un énorme projet immobilier de bureaux, de commerce et d’activités de loisirs que contestent beaucoup d’habitants. Mais on peut s’arrêter un peu sur certains aspects de ce projet et de ses concepteurs qui, effectivement, « osent tout »…

Certes, ce projet est en gestation depuis des années et on ne peut demander à personne, même pas à une association de promoteurs et de sociétés commerciales, de disposer d’une boule de cristal. Mais quand la réalité les rattrape au tournant, on pourrait imaginer que les auteurs du projet pourraient reconsidérer leur œuvre initiale avant de la rendre publique. Et bien, que nenni!

Faillites commerciales en chaîne

Le projet Ans Park vise donc à créer un vaste ensemble de bureaux, de commerce et d’activités de loisirs, à proximité d’une grande surface commerciale à succès (Décathlon), ce qui est un atout pour les nouveaux promoteurs.

Mais, petit grain de sable dans la machine, ces derniers mois, deux grandes surfaces commerciales établies dans la même commune ont fermé (Makro) ou vont le faire prochainement (Cora). Ce qui devrait logiquement nourrir de toute urgence une réflexion sur la viabilité d’un nouvel ensemble de commerces concentrés en un seul endroit dans la même commune avant de déposer une demande de permis.

Il n’en est pas question : « On a construit notre projet depuis des années et on ne va pas s’arrêter à des détails comme ça! »

Mobilité… en voie d’immobilisation

Ce projet Ans Park est prévu à la périphérie de la commune dans un endroit où la mobilité automobile domine et où les bouchons sont quotidiens, intenses et « renommés » dans toute la région. Le bon sens voudrait que cette question de la mobilité soit centrale dans la réflexion. La lecture du dossier du projet estomaque pourtant les esprits les plus blasés.

Le dossier mise sur une attractivité géographiquement très large pour les activités qui viendraient s’installer dans le nouveau complexe. Prévoyant, les concepteurs comptent d’ailleurs aménager 1400 places de parkings. Le bureau d’études chargé de l’étude d’incidences (et donc engagé et payé par le promoteur pour lui indiquer des solutions et lui faciliter la vie!) relève qu’il y a actuellement des taux de saturation de 135% et même de 250% à plusieurs croisements routiers et autoroutiers voisins. Il reconnaît même dans son étude qu’il n’y a aucune solution (c’est écrit en toutes lettres) permettant de diminuer de manière fondamentale la situation projetée en heure de pointe le samedi (jour des courses dans les grandes surfaces par excellence).

Pensez-vous que les promoteurs soient affectés par cette perspective? Pas le moins du monde: « On a construit notre projet depuis des années et on ne va pas s’arrêter à des détails comme ça! »

A pied, à cheval ou à vélo

Allez, soyons de bon compte: le projet met en avant la mobilité douce comme solution. Pourquoi pas? Mais la lecture du dossier réserve encore des surprises.

Des aménagements piétonniers sont prévus autour du site choisi… mais le même dossier indique que 56% des achats effectués devraient concerner des « achats lourds ». Et par « lourds », ce n’est pas seulement pour l’effet sur le portefeuille, c’est surtout pour le poids. Aller chercher un litre de lait et deux sachets de pâtes à pied, pas de problèmes. Mais vous vous voyez transporter un sac de 20 kg de ciment sur deux kilomètres? Vous vous imaginez transporter un radiateur, deux matelas et une étagère sur votre beau vélo, même électrique?

Mais arrêtez de pinailler enfin! Puisqu’on vous le dit: « On a construit notre projet depuis des années et on ne va pas s’arrêter à des détails comme ça! »

Z’avez pas vu passer le bus ?

Et puis, quand même, il y a les transports en commun! Ah oui, les transports en commun. Il se fait que ce coin d’Ans n’est depuis des années pas très bien desservi par les bus du TEC. Mais maintenant on a le tram et la réorganisation de tout le réseau de bus. Ben oui, justement, c’est un peu là le problème.

L’offre de bus à cet endroit, elle a diminué dans cette réorganisation. Et pas qu’un peu. Sur la ligne urbaine 48:  43% de fréquence des bus en moins en jours scolaires et 64% en jours non scolaires. Et sur la ligne interurbaine 71: désormais un bus par heure (avec une plage horaire de 9h30 à 13h30 sans passage de bus)… et pas du tout de passage les week-ends et les jours fériés! Vous vous imaginez faire la conversation à votre sac de 20 kg de ciment à l’arrêt de bus du vendredi soir au lundi matin en attendant le premier bus 71 de la semaine?

Quant au Busway (bus articulé de plus grande capacité et de plus grand confort), son tracé n’est pas encore définitivement défini sur la ligne passant à Ans. Après plusieurs reports, il n’est de toute façon plus prévu avant au moins 2030. Et, vu la dèche dans laquelle se débattent les TEC, on risque fort d’ajouter encore quelques années de plus au compteur avant de le voir passer.

Mais ce n’est pas un peu fini avec ces propos désobligeants? On vous l’a pourtant bien dit: « On a construit notre projet depuis des années et on ne va pas s’arrêter à des détails comme ça! »

Un Schéma qui gêne aux entournures

On pourrait encore continuer mais on ne voudrait pas vous lasser. Ah si, pourtant, on va encore soulever un petit point. Oh, un simple petit détail, pas de quoi se prendre la tête!

Il y a pile un an, la Région wallonne a adopté son nouveau Schéma de Développement territorial. Que dit ce fameux SDT? Notamment qu’il faut concentrer l’essentiel des créations de logements (mais aussi de commerces et de bureaux) dans les centres des villes et des communes et plus dans les périphéries de celles-ci; qu’il faut que les nouveaux bâtiments soient facilement accessibles en transport collectif; qu’il faut réduire et éviter l’artificialisation des terres agricoles; qu’il faut éviter la concurrence et la surenchère en matière de développement des centres commerciaux; qu’il faut donner la priorité autant que possible à la réhabilitation et à la réaffectation des bâtiments existants;… Donc qu’il faut faire exactement le contraire de ce qui guide le projet Ans Park!

Ah, ça suffit maintenant! On vous le répète une dernière fois: « On a construit notre projet depuis des années et on ne va pas s’arrêter à des détails comme ça! »

Après nous, les mouches et même le déluge

Cet incroyable mélange d’arrogance, d’insouciance, d’inconscience, d’irresponsabilité (et parfois d’incompétence pure et simple) a beau se répéter dans de nombreux projets, il continue quand même à surprendre. Mais comment osent-ils?

Ce que montre à merveille Ans Park – et il est loin d’être le seul dossier dans ce cas – c’est à quel point des promoteurs peuvent développer de gros projets ayant un impact important et durable pour la collectivité… tout en se moquant éperdument de ce qui se passera lorsque le permis aura été accordé, que les travaux seront finis et qu’ils auront vendu leurs bâtiments tout neufs à d’autres sociétés ou à des particuliers (dans le cas des logements).

Car, à ce moment, le cri d’amour et la douce musique du tiroir-caisse qui se remplit et déborde retentiront et caresseront les oreilles des promoteurs.  Le reste, tout ce qui viendra après, les voitures bloquées dans les bouchons, les bus qui ne passent pas, la pollution, les faillites dans les commerces, les eaux de pluie qui dévalent le long de terrains bétonnés et asphaltés,…, ils s’en tamponneront joyeusement.

Car comme ils nous l’on dit et répété : « On  a construit notre projet depuis des années et on ne va pas s’arrêter à des détails comme ça! »

Et comme on vous l’annonçait: « Les promoteurs, ça ose tout, c’est même à cela qu’on les reconnaît ».