Rochefort – “Merci pour le béton” ou l’histoire des tampons flingueurs
Rochefort vient d’être la scène (c’est le cas de le dire) d’un nouvelle pièce en (provisoirement) trois actes qu’on pourrait baptiser « Les tampons flingueurs ».
Le premier acte se joue lors d’une belle nuit de printemps (celle du 13 au 14 mai) : le tout nouveau (et tout bétonné) Square de l’Amicale est décoré d’une série de tampons « Merci pour le béton ».
Le deuxième acte monte en intensité. Le lendemain, le bourgmestre Julien Defaux (MR) s’enflamme : « On peut exprimer un désaccord, bien sûr. Mais s’en prendre au travail des autres, salir l’espace public, dégrader anonymement, c’est indigne et profondément irrespectueux. Ce manque de civisme est inacceptable. » avant d’ajouter très martialement que « ces actes ne resteront pas impunis« .
Le troisième acte se fait un peu attendre… mais il satisfera complètement l’exigeant public. Une carte blanche est envoyée samedi 24 mai à la presse sous le titre prometteur « Remettre le square au milieu du village ». Elle se présente ainsi : « Nous – des habitants et habitantes de Rochefort – pensons qu’il est important de replacer cette action dans son contexte local et global. […] Nous souhaiterions revenir sur certaines réactions de M. Defaux. » en quatre points analysant le discours du bourgmestre et lui répondant du tac au tac.
S’en prendre à un bien commun ?
« C’est précisément parce qu’il s’agit d’un espace public et d’un bien commun que des personnes ont marqué leur désaccord avec la façon dont le square a été détruit puis reconstruit. […] L’abattage de six arbres réalisé sans aucune raison valable. Les arbres replantés sont moins nombreux, ne sont pas d’essence indigène (donc moins adaptés à la faune et à l’environnement) et mettront des dizaines et des dizaines d’années avant d’atteindre la taille de ceux abattus. […] Une autre dimension importante des arbres du square de l’Amicale est celle de monuments historiques, puisqu’ils avaient été plantés suite à la 2e guerre mondiale en hommage aux personnes sinistrées par la guerre. » Sans oublier que « l’artificialisation du sol par l’installation de pavés autobloquants, en lieu du revêtement naturel initial qui est davantage perméable, d’autant plus précieux dans une ville qui est soumise à des sécheresses et des inondations.«
Dégrader et salir un espace public ?
Des inscriptions de couleurs effacées en à peine 48 heures sur du sol bétonné constituent une dégradation très relative. Il s’agit avant tout d’un moyen d’expression subversif qui a pour but de rendre une opinion très visible. Si les auteurs avaient voulu saboter le bon déroulé du Festival du rire – tel que cela été énoncé par le bourgmestre -, on peut facilement imaginer que des actions aux conséquences plus lourdes auraient été menées.«
Manquer de civisme ?
« Le civisme renvoie au respect et au dévouement du citoyen pour la collectivité dans laquelle il vit ainsi que le respect de ses conventions et de ses lois : certains voient dans les actes de tags un manque de respect pour le Square rénové, d’autres comme nous y voient un acte de soutien envers la collectivité dont l’opinion n’a nullement été prise en considération. Loin d’être un crime, l’action menée à Rochefort nous semble être proportionnée à l’injustice ressentie par une partie de la population qui a l’impression que sa parole n’a pas été entendue ni prise en considération.«
Refuser le débat et la critique constructive ?
Il nous paraît important de rappeler le parcours institutionnel sinueux et le passage en force du projet. L’organe de consultation des habitants, la Commission consultative communale d’aménagement du territoire et de mobilité, avait émis un avis négatif sur le projet de rénovation du Square de l’Amicale, de même que la Commission Royale des Monuments et que l’Agence wallonne du Patrimoine. Sur base de ces avis et de ceux conditionnels d’autres instances, la Région wallonne avait refusé en 2022 d’octroyer le permis d’urbanisme. La Ville de Rochefort avait fait un recours, à propos duquel la Commission d’avis a donné un avis négatif.
Le projet est finalement passé en force avec l’octroi du permis par le ministre Willy Borsus (MR), alors en charge de l’urbanisme et de l’aménagement du territoire. Rappelons également qu’une pétition lancée par le collectif Aux arbres citoyens avait recueilli plus de 1600 signatures et que des mobilisations populaires ont été organisées. Malgré cela et les tentatives de dialogue avec les autorités communales, toutes les propositions alternatives pour la rénovation ont été rejetées.«
« Dans ce cadre, quels moyens reste-t-il aux citoyens et citoyennes pour faire entendre leur critique constructive ? Des inscriptions dans l’espace public semblent dès lors une façon pacifiste et efficace de ramener le débat, que nous trouvons nous aussi, nécessaire. En conclusion, ces événements mettent en lumière la nécessité de réellement penser la participation citoyenne, notamment dans les projets d’aménagement urbain et du territoire.«

