Seraing – Chronique d’une catastrophe annoncée

Seraing – Chronique d’une catastrophe annoncée

Vous n’habitez sans doute pas Seraing et vous ne vous passionnez sans doute pas non plus pour l’enfouissement des lignes à haute tension. Mais lisez quand même l’article qui suit.

Parce que, de cet exemple concret et dramatique pour l’environnement (le saccage en cours d’une partie des prairies et des bois du Val-Saint-Lambert), on apprend un nombre incroyable de choses sur les manières de fonctionner de sociétés porteuses de grands chantiers. La volonté délibérée de limiter coûts et temps d’études pour rentabiliser un projet quelles qu‘en soient les conséquences. L’incompétence et l’arrogance qu’elles déploient pour tenter de mener à bien leurs projets tout en allant d’échecs en échecs. Et le silence et l’opacité qu’elles aimeraient voir régner sur leurs erreurs et sur les dégâts qu’elles causent.

Samedi 24 mai, le collectif « Le Bois du Val » organisait un rassemblement en bordure du chantier que mène depuis des mois la société Elia à proximité des anciennes cristalleries du Val Saint-Lambert. Lors de ce rassemblement, un membre du collectif a expliqué comment s’était développé cet énorme fiasco d’Elia.

Il y a quatre ans, à cette même période de l’année, nous lancions avec une poignée de riverains une pétition à l’attention des autorités de la Région wallonne qui étaient saisies de la demande de permis de la société Elia pour la création d’une nouvelle liaison Haute Tension de six câbles de 220.000 V, entre Seraing et Rimière.

Une inquiétude qui vient de loin

Grâce aux 1250 signatures rassemblées, nous avions obtenu une audition de la Commission de l’environnement du Parlement wallon.  Nous y avons dénoncé :
– les nombreuses lacunes de l’étude d’environnement et la méconnaissance du terrain par les auteurs du projet ;
– le manque d’expérience de  la société Elia pour la réalisation de forages sous  la zone Natura 2000 ;
-le risque de dilution des responsabilités entre le maître d’œuvre Elia et ses divers sous-traitants.

Nous avions aussi tenu à alerter les parlementaires sur les risques pour la santé et l’environnement que présenterait l’ouverture de deux centrales supplémentaires (alimentées au gaz),  à quelques kilomètres l’une de l’autre dans le cas où les deux projets (celui des Awirs et celui de la centrale du Val) seraient retenus par le fédéral.  Un scénario du pire jugé peu probable à l’époque par les autorités mais qui s’est pourtant réalisé…

Nous avons ensuite concentré notre action sur les autorités communales afin d’obtenir de leur part un contrôle effectif du chantier sur le territoire de notre commune, d’assurer le respect du permis accordé par la Région le 14 juin 2021 et en particulier des 58 conditions auxquelles il avait été soumis.

Avec l’appui des membres du Conseil communal, un comité d’accompagnement du chantier a été mis en place en octobre 2023, réunissant depuis lors, chaque mois les parties prenantes au projet, les autorités de la Ville et du Département Nature et Forêts (DNF) ainsi que les trois porteurs de la pétition en tant que représentants des riverains, pour faire le point sur l’avancement du chantier, les incidents éventuels, les solutions envisagées, etc.

Des problèmes dès le premier jour…

Dès l’entrée sur le territoire, le chantier d’Elia a été émaillé par des incidents et des manquements dont certains ont fait l’objet de PV de la part du DNF.  De la source du Père Antoine au Chemin des papillons, la liste s’est rapidement allongée : bris de canalisations, écoulement de boues en provenance des tranchées dans le ruisseau, échecs répétés de forage, écoulements de bentonite dans la zone forestière ou à travers l’Avenue de l’Europe.

Sans compter l’insouciance face aux questions environnementales : l’année dernière, il a fallu une forte mobilisation à l’appel de l’ASBL « Le Bois du Val » pour obtenir le report du démarrage du chantier aux Macrales qui, sans cela, aurait commencé en pleine période de reproduction.

Au printemps de l’année dernière, tout indiquait déjà que la société Elia et son principal sous-traitant Besix s’avéraient incapables de maîtriser les nombreux incidents et les nuisances en particulier lors des forages.

Des manquements graves au Chemin des Papillons ont achevé d’ébranler la confiance dans le professionnalisme  de ces sociétés et démontré l’insuffisance de l’encadrement de leurs différents sous-traitants.

Tout cela laissait augurer des dommages graves voire une impasse pour la dernière portion d’un chantier mal préparé : deux forages, de 400 mètres environ à une profondeur de 15 à 20 mètres.

…jusqu’à la catastrophe actuelle

Alors que nous avions détaillé les nombreuses difficultés qui les attendaient, les sociétés ont entrepris cette partie à haut risque sans avoir réalisé les sondages préparatoires qui s’avéraient indispensables.  Ce n’est qu’en dernière minute qu’une étude préliminaire du sous-sol a été concédée dont les conclusions n’ont pas été prises en compte.

En octobre, un premier forage a été interrompu après avoir percé une vaste poche d’eau d’où a coulé, pendant plusieurs semaines, un mélange d’eau, de boue et  de bentonite à raison de 100 litres à la minute.  Le chantier a été inondé et les dispositifs de protection ont été débordés.

Une deuxième tentative a débuté début novembre.  Six mois plus tard, elle est dans l’impasse malgré la multiplication des essais infructueux et dommageables.  A quatre reprises, des tiges ont été brisées et l’ensemble des opérations a dû être recommencé.

De mois en mois, on nous annonçait au Conseil communal que la nouvelle tentative était sur le point d’aboutir…pour apprendre quelques jours plus tard qu’un nouvel incident, une nouvelle résurgence était intervenue.

Les incidents se sont poursuivi avec des conséquences accumulées.  Le mois dernier nous comptions plus de 3.000 m² qui ont été gorgés de bentonite et ce n’est que la partie visible. Cette matière utilisée dans le forage remonte en fait d’une profondeur de 20 mètres environ pour se déverser dans les bois et dévaler le long des chemins.  Depuis lors une nouvelle zone de résurgences et de ruissellement s’est ajoutée qui n’est pas encore évaluée.

Le 11 mars dernier, lors de notre visite du chantier, nous avons appris qu’un effondrement était intervenu en surface alors que d’autres, en profondeur, continuent d’empêcher la finalisation du premier forage.  Le problème de la stabilité du forage voire de la zone a été posé entrainant un nouvel arrêt et des mesures de sécurités renforcées.

C’était encore le cas à la veille de la dernière réunion du comité d’accompagnement.  Une ultime tentative devait, grâce à une machine plus puissante (120 tonnes) et un système d’alésage mieux adapté (triple fly-cutter), réussir à finaliser le forage et à passer les gaines destinées à recevoir les câbles.

Le forage aurait réussi, nous dit-on, si la tige portant le système d’alésage perfectionné n’avait pas cédé à 50 mètres de la sortie du forage, entraînant une nouvelle résurgence particulièrement importante, le 9 mai dernier. La zone d’effondrement s’est agrandie comme l’a révélé la vidéo qu’a fait circuler le collectif « Le Bois du Val » : il s’agirait maintenant d’un cône de 3 mètres de diamètre sur plus de 2 mètres de profondeur.

Elia cherche aujourd’hui le moyen de récupérer les pièces cassées à une quinzaine de mètres de profondeur.  Deux pistes seraient à l’étude : récupérer les gaines avec un crochet ou par une excavation.  Des investigations sur la stabilité de la zone sont nécessaires avant qu’une solution puisse être présentée aux autorités.  L’impact d’une telle opération doit être évalué.

Les responsables du chantier ne paraissent toujours pas avoir de solution technique pour assurer une stabilité de ce forage qui devrait accueillir 6 câbles à 220.000 Volts.

Opacité

A cette incapacité à répétition de mener à bien les opérations techniques, il faut ajouter que régulièrement, nous nous heurtons encore à un manque de réponse sur des questions pourtant basiques voire à une réticence des sociétés responsables du chantier.

Lors de la visite du chantier, le 11 mars, après une présentation assez générale dans la première partie des Macrales, les représentants d’Elia ont d’abord refusé de nous donner accès aux plateformes et zones de forage, prétextant l’activité sur le chantier alors que nous venions de voir passer devant nous la machine de forage qui quittait le chantier. Il a fallu parlementer pour y accéder alors que c’était un des objectifs principaux de la visite.

Les représentants d’Elia se sont dits incapables de préciser la surface du bois impactée, mentionnant après réflexion le chiffre de 400 m² dont nous savons  que cela correspond à la situation début novembre et que les résurgences se sont multipliées depuis lors et continuent aujourd’hui.

La représentante d’Elia s’est opposée à ce que nous pénétrions dans la zone gravement endommagée voulant nous cantonner sur le chemin.  Il a fallu plus de dix minutes de palabres et une intervention particulièrement ferme de l’agent de la commune en charge du contrôle de la Ville, pour qu’enfin nous puissions nous en approcher et constater l’ampleur des dégâts.

Il est difficile de parler dans ces conditions de transparence de la part des responsables du chantier.

Un avenir plus qu’incertain

La pression sur les responsables du chantier grandit : l’échéance pour la mise en fonctionnement de la centrale (novembre 2026) se rapproche et Luminus est toujours dans l’impossibilité de tester ses nouvelles installations.

Par ailleurs, le permis actuel d’ELIA pour les plateformes aux Macrales est limité au 31 août.  Une demande de prolongation a été introduite en avril auprès de la Région wallonne. Elle est actuellement soumise pour avis à la Ville de Seraing.  De notre point de vue, plusieurs manquements graves pourraient être évoqués par la Ville pour s’opposer à cette prolongation.