Code Rouge, au centre d’un complot financier mondial?
Dénoncer un mouvement de défense du climat et de l’environnement comme potentiellement terroriste, un gouvernement peut le faire. Le dissoudre au moyen d’une nouvelle législation sur mesure, il peut éventuellement le faire aussi. Mais pour s’assurer de l’effet dissuasif de ce genre de mesures sur les autres courants de l’opposition et sur la population, il faut d’abord avoir réussi à convaincre celle-ci que ce mouvement est une menace pour toute la société et que la dissolution ne serait qu’un juste retour des choses pour le bien de tous.
Dans cette mise en condition, la presse joue un grand rôle. Des articles récemment parus à propos de Code Rouge pourraient être un signe avant-coureur d’une préparation des esprits.
Dans la peau d’un autre
Imaginez un instant… (on vous prévient, la barre est fixée très haut). Imaginez donc un instant que vous êtes un membre actif de l’Office de Coordination de l’Analyse de la Menace (OCAM). Ou un haut gradé de la police fédérale. Peut-être même un responsable des services secrets de notre petit royaume. Ou même simplement un dirigeant de la N-Va ou du MR…
Vous êtes au courant du contenu de l’analyse qu’a réalisé l’OCAM sur les mouvements écologistes qui pratiquent la désobéissance civile et sur leurs actions. Vous pensez que ce rapport montre bien que le mouvement écologiste est infiltré par des voyous d’extrême-gauche. Que ces écologistes qui prétendent que le capitalisme mène la planète à sa perte, que la compétitivité des entreprises n’est pas un tabou inviolable, qu’il y a des lois plus fortes que la loi du marché,… sont des irresponsables, les nouveaux communistes du 21e siècle, voire même des terroristes en puissance qui ne rêvent que de passer à l’acte.
Vous êtes indignés que des juges – communistes eux aussi, certainement ! – aient acquitté récemment trois militants écologistes accusés de rébellion lors d’une action de Code Rouge en 2023, et cela pour des raisons que vous estimez sans doute ridicules (deux de ces personnes sont septuagénaires et l’autre réside en Espagne – véridique!).
Et vous regrettez amèrement que la lecture des rapports de l’OCAM soit réservée aux élus de la Nation et que ces rapports ne puissent donc pas recevoir une grande publicité qui montrerait à la population les dangers imminents qui la menace.
Que faire donc?
Une petite fuite vaut mieux qu’un long discours
Eh bien, par exemple, organiser une « petite fuite » du rapport de l’OCAM vers la presse, histoire que des journalistes puissent faire monter la sauce.
On ne voudrait pas trop s’avancer mais cela pourrait être un déroulé très plausible de ce qui a précédé la publication d’un article à sensation sur les financements occultes de Code Rouge par le quotidien flamand Het Laaste Nieuws, article repris et complété peu après (le 8 juillet) par un article de deux pages paru dans les journaux du groupe SudPresse (La Meuse, la Nouvelle Gazette,…).
Et que nous révèlent donc ces informations potentiellement terrifiantes dans la version SudPresse?
Le titre fera immédiatement frémir: « Comment Hollywood finance les mouvements climatiques d’extrême-gauche en Belgique comme Code Rouge ».
Inutile de chercher dans les deux pages qui sont les militants d’extrême-gauche présents dans Code Rouge, ce qu’ils y font, quelle est leur influence, quel danger ils représenteraient (et surtout pour qui),… Inutile aussi d’essayer de savoir en quoi la présence de militants d’extrême-gauche dans Code Rouge ferait automatiquement de celui-ci un mouvement d’extrême-gauche. Il y a des militants « d’extrême-gauche » dans les syndicats, dans la Ligue des Familles et même dans les clubs de supporters de foot, cela n’en fait pas pour autant des bastions de l’extrême-gauche. Et inversement il y a des profs de piano et des amoureux des trottinettes électriques dans les rangs de Code Rouge mais leur influence ne semble pas intéresser le journaliste…
Non, tout cela n’a aucune importance, il faut faire peur au lecteur en montrant que les mouvements écologistes créés pour mener des actions non-violentes sont désormais tombés aux mains de l’extrême-gauche et surtout qu’il y a une influence étrangère tapie dans l’ombre qui finance Code Rouge. Et pas n’importe laquelle: Hollywood! En bloc et en paillettes!
Hollywood, ton univers impitoyable… et tes dollars subversifs
Pourtant, une fois la lecture achevée, le ballon du scoop apparaît comme méchamment dégonflé.
La réalité toute nue, c’est que le journaliste a trouvé (ou quelqu’un lui a gentiment refilé l’info) que quelques acteurs (très moyennement connus) et quelques fils et filles de personnalités états-uniennes versent de l’argent à un Fonds d’Urgence climatique qui en reverse une partie sous forme de donations à divers mouvements écologistes pratiquant des actions non violentes. Et Code Rouge aurait profité de cette manne céleste en recevant au fil des ans la somme colossale de… 29.860 euros. De quoi financer amplement la formation de milliers de militants paramilitaires et la prise du pouvoir en Belgique sans doute…
Ce qui n’empêche pas le journaliste de « poser la question » qui tue: « Code Rouge, désormais considéré par l’OCAM comme un mouvement extrémiste agissant sous l’influence de groupes d’extrême-gauche (surtout côté francophone), qui ont parfois endommagé des bureaux et des véhicules, risque-t-il de perdre le soutien financier des riches américains quand on sait que le Fonds d’urgence climatique met un point d’honneur à ne financer que des manifestations pacifiques? ».
Et si on s’intéressait aux vraies questions?
Ce brillant journaliste nous permettra-t-il de lui poser deux questions en retour?
La première: pense-t-il vraiment que les « riches Américains » qui sont aux premières loges pour voir les effets des bouleversements climatiques et les catastrophes humaines qu’ils entraînent déjà maintenant pour des centaines de millions de gens aux quatre coins de la planète – vont passer des nuits blanches en pensant aux quelques dollars qui ont servi à acheter des bombes de peinture et à réaliser des graffiti sur des murs d’usines pollueuses?
Et la deuxième: au lieu de passer son temps à imaginer un financement exotique et occulte (quoique visiblement très facile à découvrir) servant à financer des actions qui mettraient en péril la démocratie en Belgique (comme escalader des grillages et peindre quelques slogans sur des murs), ce même journaliste ne trouverait-il pas plus utile d’enquêter sur d’autres questions? Par exemple, sur les centaines de millions d’euros que des milliardaires américains et européens (comme les Français Bolloré et Stévin) consacrent à créer ou acheter des médias, à les vider de leurs journalistes consciencieux et à les remplacer par des hommes de main (ou des IA) qui fabriquent industriellement de la peur et des électeurs à offrir à l’extrême-droite?
Ce serait beaucoup plus intéressant… même si ce serait peut-être moins apprécié par la direction de son journal.
Ah oui, on a aussi gardé le plus énorme pour la fin. Un titre racoleur pour un article en pages 12-13 du journal, c’est bien. Mais accrocher le lecteur dès la page de couverture, c’est encore mieux. Et là, il faut frapper encore plus fort. L’accroche en couverture du quotidien s’étale donc fièrement: « Comment Hollywood finance l’extrême-gauche radicale ». Même plus de besoin de parler des écologistes, qui sont pourtant le prétexte de cette « enquête ». On va directement à l’essentiel: des artistes ricains illuminés et/ou inconscients (ou les deux) financent (pour des raisons obscures) des quasi-terroristes belges. Point final! Vite, interdisez Code Rouge et empêchez les artistes de faire de la politique pour qu’on puisse enfin retrouver le sommeil en Belgique.
Finalement il ne sera peut-être pas nécessaire qu’un milliardaire d’extrême-droite rachète SudPresse pour y faire passer ses idées. Certains font déjà le travail à sa place. Et pour moins cher…
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Dans le paragraphe d’introduction de l’article de SudPresse, se trouvent les noms de diverses associations, dont Occupons le Terrain: « Des associations comme Youth for Climat, Extinction Rébellion, Students for Climate, Agir pour la Paix, Occupons le terrain, Gauche anticapitaliste… soutiennent son message politique ». Cette liste, reprise de la présentation de Code Rouge sur son site, est en soi indiscutable. Mais sa reprise dans l’article de SudPresse a-t-elle aussi un autre but que purement informatif? Nous ne disposons bien entendu pas du rapport de l’Ocam, il n’a malheureusement pas fuité jusqu’à nous! Nous ne savons donc pas si l’OCAM a quelque chose à nous « reprocher ». Néanmoins, au vu du reste de l’article, il est tout à fait possible d’imaginer que le but est de cette énumération est d’assimiler ces diverses associations dans ce même canevas de « mouvement d’extrême gauche » si dangereux. Précisons donc quelques points:
Tenter de faire peur en associant Occupons le Terrain avec les termes d’extrême gauche, de dangerosité, de violence, voire d’éco-terrorisme, serait donc purement mensonger et participerait à la construction médiatique de la criminalisation des mouvements de contestation. |
Si vous voulez consulter le texte complet de l’article de SudPresse en PDF, contactez-nous, nous vous ferons un plaisir de vous l’envoyer!

