Agrivoltaïsme – Une alternative apparemment positive… mais un piège à refuser
Le dérèglement climatique n’est plus une hypothèse. Sécheresses, inondations, mini-tornades, … les évènements de ces dernières années n’ont fait que confirmer ce que les scientifiques disent depuis longtemps : l’emballement de notre climat a déjà bel et bien commencé. Les agriculteurs, travailleurs du vivant, sont les premiers témoins de ces changements. Mais aussi les premières victimes… Ce qui renforce leur volonté d’agir, avec le reste de la société, pour atténuer la crise climatique et s’y adapter.
Dans ce contexte, la sortie des énergies fossiles est une nécessité, dont l’urgence est exacerbée par les tensions géopolitiques actuelles et les risques de pénuries de gaz. Cette sortie devra aller de pair avec une plus grande sobriété énergétique et le développement des énergies renouvelables.
Néanmoins, cette transition ne peut se faire au détriment du monde agricole. Et pourtant, nous constatons avec dépit que le développement de certaines énergies renouvelables se fait sans cadre politique clair et dans un contexte de crise foncière. Trop de projets ont ainsi des effets négatifs sur le secteur agricole, en particulier par l’exacerbation des problèmes déjà criants d’accès aux terres agricoles, entrant en compétition avec la production alimentaire et industrialisant certains modes de productions, en opposition à une agriculture paysanne et durable.
Les auteurs de projets photovoltaïques en Wallonie utilisent plusieurs stratégies pour faire valider leurs projets, telles que la notion de « projet pilote », la mise en avant des bénéfices environnementaux, l’argumentation économique et l’intégration paysagère, tout en engageant un dialogue avec les parties prenantes locales. Ces projets sont également soutenus par les politiques régionales, qui offrent un cadre incitatif et un soutien financier, tout en visant à atteindre les objectifs de transition énergétique de la Wallonie. Cependant, les tensions entre développement de l’énergie verte et préservation des terres agricoles continuent d’être un enjeu majeur.
Récemment, le projet agrivoltaïque de Sart-Bernard (Assesse) nous a donné l’envie de nous pencher sur les incohérences de l’agrivoltaïsme et d’en dénoncer les principes.
- Stratégie utilisée par les auteurs de projets photovoltaïques
a) Argumentation environnementale et énergétique
Les promoteurs mettent en avant les bénéfices environnementaux et énergétiques des projets photovoltaïques. En particulier, ils soulignent l’importance de la transition énergétique pour lutter contre le changement climatique et réduire les émissions de gaz à effet de serre. En Wallonie, où la politique énergétique est axée sur la réduction de la dépendance aux énergies fossiles, les projets photovoltaïques sont souvent présentés comme une solution clé pour atteindre les objectifs climatiques.
Les auteurs de projets mettent en avant la production d’électricité verte, en insistant sur le fait que les parcs photovoltaïques contribueront à l’autosuffisance énergétique de la Wallonie et permettront de réduire la dépendance énergétique de la région vis-à-vis des importations de pétrole et de gaz.
b) Intégration paysagère et « acceptabilité sociale »
Une autre stratégie consiste à minimiser l’impact visuel et paysager des parcs photovoltaïques. Les promoteurs insistent souvent sur leur volonté d’intégrer les panneaux solaires de manière discrète dans le paysage, notamment en exploitant des terrains non agricoles ou des friches industrielles. Des projets photovoltaïques sont proposés en périphérie des zones agricoles ou sur des terrains moins sensibles du point de vue environnemental, comme les bords de routes ou les anciennes carrières.
Pour les projets qui s’implantent sur des terres agricoles, des solutions comme l’agrivoltaïsme sont proposées, où les panneaux sont installés de manière à permettre simultanément l’agriculture. Les promoteurs de ces projets agrivoltaïques les présentent comme une solution pour préserver l’agriculture tout en produisant de l’énergie, ce qui est souvent perçu positivement par les autorités locales.
La tendance actuelle est également de proposer des projets soi-disant « pilotes », encadrés par un monitoring « scientifique », mais qui dans la réalité n’apporteront rien de nouveau au niveau de la connaissance et ne serviront que d’alibis en vue d’obtenir les dérogations nécessaires.
c) Engagement local et concertation avec les parties prenantes
Les promoteurs essaient également de mener des démarches de concertation avec les communes, les riverains, les agriculteurs locaux et les associations environnementales. Ils mettent en place des consultations publiques, des réunions d’information et des enquêtes pour recueillir les avis des citoyens et des autorités locales. Cela permet de présenter le projet comme étant « en phase » avec les préoccupations locales et d’atténuer les oppositions, notamment en incorporant dans ces présentations une bonne dose de « greenwashing ».
Des réunions publiques sont organisées dans les communes touchées par les projets pour expliquer les avantages du projet (création d’emplois locaux, bénéfices économiques, etc.) et répondre aux inquiétudes des habitants concernant l’impact environnemental. Ces démarches visent à obtenir un « consensus social » autour du projet.
d) Mise en avant des bénéfices économiques locaux
Un autre levier utilisé par les promoteurs est de souligner les bénéfices économiques du projet, notamment la création d’emplois locaux pendant la phase de construction et d’exploitation du parc photovoltaïque. Parfois, un pourcentage des revenus générés par la vente de l’électricité est proposé aux communes ou à des acteurs locaux, renforçant ainsi l’acceptabilité des projets. Certains projets sont également accompagnés d’un soutien aux initiatives locales, par exemple en finançant des projets communautaires ou en s’engageant à investir dans des infrastructures locales.

- Soutien des politiques régionales
a) Mécanismes incitatifs et aides financières
Le gouvernement wallon soutient activement la transition énergétique à travers des mécanismes incitatifs. Les projets photovoltaïques bénéficient de subventions et de primes, et peuvent accéder à des aides financières, notamment dans le cadre du Plan Climat et de la stratégie de transition énergétique de la Wallonie :
– Certificats verts : Les producteurs d’électricité verte peuvent bénéficier de certificats verts, qui sont une aide financière liée à la quantité d’électricité produite. Cela incite les promoteurs à investir dans des projets photovoltaïques, car cela génère un revenu supplémentaire.
-Prime à l’investissement : Des primes régionales sont parfois octroyées pour encourager l’installation de panneaux solaires, notamment pour les entreprises et les agriculteurs. Ces aides permettent de réduire le coût d’installation et d’améliorer la rentabilité des projets.
b) Cadre réglementaire favorable
La Wallonie a mis en place des mesures qui facilitent l’implantation de projets photovoltaïques, en particulier sur des terrains agricoles ou industriels :
– Permis unique : Depuis 2018, la Wallonie a simplifié le processus de permis pour les projets d’énergie renouvelable via un permis unique, qui combine le permis de construire et l’autorisation environnementale. Cela accélère les démarches administratives pour les promoteurs.
– Zonage et cartes d’aptitude : La région a identifié des zones propices à l’implantation de parcs photovoltaïques, notamment dans les zones industrielles, sur des sites de friches, ou encore sur des terrains agricoles moins fertiles. Ce zonage favorise les projets dans les endroits les moins conflictuels, réduisant ainsi les oppositions locales.
c) Objectifs climatiques ambitieux
La Wallonie s’est engagée à atteindre des objectifs ambitieux en matière d’énergie renouvelable, dans le cadre du Plan wallon de transition énergétique. Le gouvernement pousse activement pour la décarbonation du secteur de l’énergie, ce qui inclut la promotion des projets photovoltaïques. Cela crée un environnement propice pour que les promoteurs puissent obtenir une validation rapide de leurs projets dans la mesure où ils s’inscrivent dans ces objectifs.
En raison des objectifs wallons de production d’énergie renouvelable aux horizons 2030 et 2050, les projets agrivoltaïques ont tendance à se multiplier. Ceux qui contribuent directement à ces objectifs sont régulièrement soutenus par les autorités locales.
d) Dialogue avec les agriculteurs et agriculture durable
Afin de concilier les besoins agricoles et les projets photovoltaïques, des initiatives ont été mises en place pour encourager les projets d’agrivoltaïsme. La Wallonie soutient cette approche, où des panneaux photovoltaïques sont installés au-dessus des cultures agricoles, permettant ainsi la cohabitation entre production alimentaire et production d’énergie. Cela permet de « préserver » les terres agricoles tout en développant l’énergie renouvelable.
La Région wallonne a soutenu certains projets d’agrivoltaïsme, comme ceux dans la province du Luxembourg, où des panneaux solaires sont installés sur des terrains agricoles tout en maintenant les cultures sous les panneaux.
Toutefois, force est de constater que les installations agrivoltaïques limitent les possibilités de productions. Par exemple, une prairie recouverte de panneaux ne peut plus être convertie en culture. De plus, les opérations de gestion de cette prairie (fauche, sur-semis, épandage de fumier, …) sont fortement limitées par la configuration de l’installation agrivoltaïque. Mises en place pour plusieurs dizaines d’années, ces installations agrivoltaïques restreignent donc très fortement les changements de pratiques et la liberté de culture de l’agriculteur. Un autre fait reconnu est que la qualité de l’herbe sous les panneaux photovoltaïques est relativement médiocre, ne laissant souvent comme possibilités que le pâturage des ovins ou l’installation de ruches pour les apiculteurs.

- Une vision court-termiste
Le constat qui ressort de plus en plus souvent des experts en transition énergétique est que l’agrivoltaïsme est une vision à (très) court terme dans le panel des modes de production d’énergie renouvelable. Beaucoup de spécialistes s’accordent en effet à dire que ces projets agrivoltaïques vont peu à peu perdre de leur pertinence au fur et à mesure que des projets d’installation de panneaux sur les toitures ou autres endroits artificialisés vont se développer. La problématique actuelle se résume en fait uniquement à la vitesse de délivrance du (des) permis.
En effet, comme l’illustrait le projet à Gedinne en juin dernier, pour atteindre une production de 42GWh par an, une seule demande de permis est nécessaire. Cumuler une telle production par divers projets sur des toitures nécessiterait par contre l’obtention de nombreux permis, ce qui serait une perte de temps…
Et de vastes projets sur des zones déjà artificialisées comme des friches industrielles ? On touche là à un autre nœud du problème : l’aspect financier. S’accaparer des terres agricoles coûte évidemment bien moins cher que de réhabiliter des friches industrielles…
La principale « vertu » des projets agrivoltaïques est donc d’aller très vite. Or la Wallonie a des objectifs à atteindre en matière de production d’énergie renouvelable aux horizons 2030 et 2050. Ce qui explique la multiplication de tels projets.
En conclusion
Un important coup de frein a été mis début 2022 aux ambitions des entrepreneurs, avec la publication d’une circulaire par le ministre wallon de l’Agriculture, Willy Borsus. Ce document, destiné aux administrations communales, vise à limiter la délivrance de permis pour le photovoltaïque au sol, sans toutefois les interdire. Malheureusement, cette circulaire a été revue en mars 2024 pour alléger l’octroi des permis dans certaines conditions, notamment lorsque la qualité agronomique des sols est reconnue comme médiocre. Sans définition claire, cette exemption risque de créer un véritable appel d’air pour les projets agrivoltaïques en Wallonie.
Le réseau Occupons le Terrain s’engage totalement en faveur de la transition énergétique. Nous nous alignons notamment avec les positions de la Coalition Climat qui demande l’adoption d’une stratégie claire vers une énergie 100% durable bien avant 2050 (et de préférence en 2040). Le secteur de l’électricité devrait, lui, être 100% renouvelable bien avant cette date.
Cette transition énergétique passera notamment par : une réduction de la consommation et une sobriété énergétique ; l’amélioration de l’efficacité énergétique ; le développement des énergies renouvelables, durables et respectueuses des droits humains dans des pays exportateurs des minéraux pour la transition.
Des mesures politiques de sobriété sont en effet indispensables : la transition énergétique de l’Union européenne a un impact dramatique sur les populations des pays d’extraction des matières premières, comme la RD du Congo : accaparements de terres, pollutions, conflits armés, violations des droits humains. De plus, il est illusoire d’espérer extraire suffisamment de matières premières nécessaires aux énergies renouvelables pour maintenir notre niveau de consommation énergétique.
Dans ce contexte, il est clair que le solaire photovoltaïque sera un élément important du système énergétique européen et donc wallon à l’horizon 2050. Il s’agit d’un des systèmes d’énergie renouvelable les plus efficaces à l’heure actuelle. Il est donc important que la Wallonie soutienne un développement rapide de l’électricité photovoltaïque.
Toutefois, tant le monde agricole que le secteur environnemental insistent pour que le développement du photovoltaïque se fasse de manière raisonnée et cohérente. Il ne peut pas se faire au détriment d’autres fonctions vitales que sont l’agriculture et la biodiversité. Les surfaces bâties sont largement suffisantes pour permettre le développement massif des énergies renouvelables.
Face à un secteur agricole touché par une crise structurelle du revenu, les promoteurs de l’agrivoltaïsme se présentent comme des “soutiens” du monde agricole qui offriraient une diversification des revenus de l’exploitation. En effet, le loyer offert par les start-ups pour les terres agricoles dépasse largement le montant que les agriculteurs et agricultrices peuvent aujourd’hui dégager de la vente de leur production.
Si les projets d’agrivoltaïsme apportent à court terme un complément de revenu important aux agriculteurs et agricultrices, c’est la pérennité de nos exploitations agricoles qui est menacée à moyen et long terme par ce phénomène. La mise à disposition des terres nourricières pour des sociétés qui s’enrichissent aux dépens de l’agriculture paysanne prive celle-ci de son autonomie et la met en péril.
Nous rappelons que la durabilité économique de nos fermes doit passer avant tout par des prix rémunérateurs et non par le développement d’activités non agricoles. Les paysannes et les paysans veulent vivre de leur métier, et pas de la location de leur outil de travail à d’autres fins que nourricières, même s’il s’agit d’énergies renouvelables.
Alors que la pression sur le foncier est déjà extrêmement forte en Wallonie, l’arrivée de nouveaux acteurs sur le marché entraîne une pression supplémentaire, impactant le prix et la disponibilité du foncier agricole pour les agriculteurs et agricultrices. En effet, la production d’énergie étant largement plus rémunératrice que l’activité agricole (revenu environ 10 fois supérieur), cette nouvelle activité risque d’orienter les propriétaires fonciers vers de tels projets plutôt que de louer leurs terres sous bail à la ferme à des agriculteurs ou agricultrices. Si le propriétaire terrien est un agriculteur ou une agricultrice en fin de carrière, les contrats agrivoltaïques sont également un incitant à garder les terres pour bénéficier d’une rente foncière engendrant alors une rétention des surfaces agricoles et verrouillant encore un peu plus l’accès à la terre pour les jeunes agriculteurs et agricultrices.
Étant donnés les enjeux mentionnés ci-dessus, et particulièrement le risque d’exacerber la pression déjà importante sur le foncier agricole et l’accès à la terre, Occupons le Terrain est opposé à toutes formes d’agrivoltaïsme sur les terres agricoles.
Nous demandons donc au ministre compétent d’aller plus loin que la circulaire et de légiférer pour interdire la délivrance de permis d’installations agrivoltaïques sur terres agricoles. Les installations solaires devraient en priorité être déployées sur les nombreuses zones déjà artificialisées (toitures, parkings, friches, toitures, zonings, bords d’autoroute, …).

