Nivelles – Le couvent des Récollets (provisoirement) sauvé
Il aura fallu six ans de bataille acharnée, entre pétitions, interpellations publiques et recours en justice, pour bloquer – définitivement, espérons-le – le projet immobilier qui devait défigurer le couvent des Récollets à Nivelles.
Récit de cette belle victoire qui montre qu’en de défense du patrimoine comme en défense des espaces verts et des terres agricoles, le pot de terre peut faire fondre le pot de fer !
Un témoin magnifique du passé de la Ville
Le couvent des Récollets de Nivelles est un ancien couvent de l’ordre des Frères Mineurs Récollets, une branche des Franciscains, qui s’est implanté à Nivelles dès le 13e siècle. Cet ordre était tourné vers le service aux plus pauvres et réputé pour la rigueur extrême de son mode de vie (à la différence de bien d’autres branches de l’Eglise à l’époque).
Le couvent, entièrement reconstruit au 16e siècle, est composé d’une église de style gothique tardif, d’un cloître et de trois ailes. Le bâtiment est aujourd’hui bien visible, surtout sur sa façade sud où il est bordé par une esplanade arborée. Les éléments patrimoniaux architecturaux et végétaux sont ainsi réunis dans un espace dont le recul donne une dimension et une harmonie particulières à cette entrée de la ville.
Le couvent a été définitivement fermé en 1796. Par la suite, il a été réaffecté en hôpital et en hospice, en collège puis en athénée, certaines parties abritant aussi une académie de dessin, d’autres un tribunal ou encore diverses associations. L’église a été classée au titre des monuments historiques en 1936, restaurée entre 1960 et 1968 et rendue au culte. A travers toutes ses tribulations, le couvent a donc toujours été au cœur de la vie des Nivellois.
Entre protection et destruction, le long bras de fer
En 2007, la Ville de Nivelles acquiert les bâtiments non classés mais, constatant que la rénovation de ceux-ci lui coûterait très cher, elle les remet en vente quelques années plus tard et, en 2017, le promoteur Lixon rachète le couvent et l’esplanade arborée. En 2019, le promoteur, soutenu par la Ville, annonce un projet de destruction partielle du couvent (aile sud) ainsi que de l’esplanade en vue de la construction d’immeubles à appartements et d’un parking souterrain. Et là, les choses s’emballent…
Pour beaucoup de Nivellois, c’est inacceptable. Quelques mois plus tard, appuyée par une pétition citoyenne de plusieurs milliers de signatures, une demande de mise de l’ensemble du site (couvent et esplanade) sur la liste de sauvegarde en vue d’un éventuel classement est déposée à l’Agence Wallonne du Patrimoine. En dépit d’un avis favorable de la Commission royale des Monuments, Sites et Fouilles, la mise sur la liste de sauvegarde est refusée par la ministre MR du patrimoine, Valérie De Bue,… qui est elle-même membre de la majorité communale nivelloise !
En juillet 2021, Europa Nostra, l’association européenne de protection du patrimoine, publie un rapport concluant à la nécessité de mettre sans délai l’entièreté du couvent sur la liste de sauvegarde puis d’en assurer le classement comme monument historique. Six mois plus tard, Europa Nostra classe le site sur la liste des 12 sites patrimoniaux européens les plus menacés. Quelques jours plus tard, une nouvelle demande formelle de classement de l’entièreté du site est adressée par Europa Nostra à l’Agence Wallonne du Patrimoine.
Fin mars 2022, une séquence du magazine d’enquête « Investigation » de la RTBF se penche sur le rôle-clé de la ministre De Bue, qui semble beaucoup plus sensible aux arguments du promoteur immobilier qu’aux demandes des défenseurs du Patrimoine, alors qu’elle est ministre du Patrimoine. Cette séquence fait grand bruit à Nivelles et ailleurs.
Le temps passe et l’inquiétude monte. Europa Nostra classe désormais le site parmi les 7 sites patrimoniaux européens les plus en danger. Mais cela n’impressionne toujours pas la ministre De Bue qui, en novembre 2022, rejette la demande de classement introduite par Europa Nostra, et cela contre l’avis de sa propre administration !
Un recours est dès lors déposé par Europa Nostra au Conseil d’Etat contre la décision de la ministre. Une nouvelle demande de classement, s’appuyant sur de nouvelles études, est réintroduite par Europa Nostra en septembre 2023 en collaboration avec l’ASBL Communauté Historia. Une tribune d’un collectif d’archéologues, d’historiens et d’historiens de l’art attachés à plusieurs universités, musées et organismes est publiée dans la presse nationale pour défendre l’intégrité du site et dénoncer la gestion basée sur des intérêts politico-financiers du dossier.
Feu vert pour le promoteur
Quelques semaines plus tard, comme le contexte lui semble toujours favorable, le promoteur Lixon dépose une demande de permis d’urbanisme relatif à la première phase du projet comprenant notamment la destruction de l’aile sud du couvent et l’érection d’un immeuble de 5 niveaux à sa place. La seconde phase (succinctement décrite dans le document de demande de permis) comprend, quant à elle, la construction de deux autres immeubles à appartements de 5 niveaux à la place de l’esplanade arborée ainsi qu’un parking souterrain.
Le carnage architectural pressenti depuis des années se confirme donc. Ce qui n’empêche pas, en février 2024, le collège communal de Nivelles de voter à 4 voix (MR) contre 3 (Ecolo) en faveur de l’octroi du permis demandé par Lixon. Celui-ci avait pourtant suscité un avis défavorable de l’Agence Wallonne du Patrimoine et de la Commission Royale des Monuments et Sites.
Suite à cette décision, une nouvelle pétition est lancée par les Amis des Récollets et un recours au Conseil d’Etat contre l’octroi du permis est annoncé.
Le vent tourne enfin
Au moment même où toutes les décisions semblent ouvrir une voie royale au promoteur, le vent commence enfin à tourner dans le bon sens. En septembre 2024, un tribunal impose la suspension d’un permis d’urbanisme octroyé au promoteur par la Ville de Nivelles. Un mois plus tard, suite aux élections communales, le MR, à la tête de la commune depuis 18 ans, est renvoyé dans l’opposition. Et, il y a quelques jours, au début du mois de septembre 2025, le Conseil d’Etat annule la décision de refus d’ouverture d’une procédure de classement prise en novembre 2022 par la désormais ex-ministre Valérie De Bue, estimant que la décision de la ministre était insuffisamment motivée.
Forte de cette décision, l’association Europa Nostra veut demander rapidement à la nouvelle ministre en charge du Patrimoine, Valérie Lescrenier (Les Engagés) d’inscrire en urgence le couvent des Récollets sur la liste de sauvegarde, ce qui assurerait une protection temporaire au bâtiment, en attendant son éventuel classement. Une perspective que soutient le nouveau bourgmestre (Les Engagés lui aussi) qui refuse toute démolition d’une partie du couvent.
Rien n’est encore joué. Mais il est clair que la détermination et l’acharnement des défenseurs du patrimoine ont évité la défiguration radicale d’un ensemble d’une grande qualité qui, sans eux et le soutien de milliers d‘habitants, aurait fini sous les coups des grues et des pelleteuses, victime des collusions politico-financières d’un promoteur et d’une droite qui se croyait toute-puissante.

