COP 30 – Les lobbies et les Etats pétroliers ont gagné, les peuples et le climat ont perdu
On allait voir ce qu’on allait voir ! Une vraie COP de chez COP, pour marquer le 10e anniversaire de la COP 21 de Paris et de l’Accord sur le Climat, celui où tous les pays du monde s’étaient donné la main pour fièrement annoncer qu’ils allaient tout faire pour garder l’augmentation de température mondiale sous la barre de 1,5° par rapport à l’ère pré-industrielle d’ici à la fin du siècle.
Deux semaines plus tard, on a vu. Ou plus exactement, on n’a quasiment rien vu. Parce qu’il n’y avait quasiment rien à voir. A part quelques évidences dramatiques qui font mal.
De grandes promesses
Et pourtant, les attentes étaient grandes. D’abord, parce que les dernières COP – la 28 à Dubaï (Emirats Arabes Unis) en 2023 et la 29 à Bakou (Azerbaïdjan) en 2024 – avaient été organisées dans des pays producteurs de pétrole, corsetées par les sociétés et pays pétroliers et n’avaient donné aucun résultat tangible. Ensuite, parce que le Brésil, même s’il est lui-même producteur de pétrole, avait mis en avant la volonté de réaliser des pas significatifs et d’organiser une « COP des peuples » en ouvrant largement les espaces de réunions et de travail aux représentants des peuples autochtones du Brésil et d’ailleurs et aux organisations de défense de l’environnement.
Des milliers de représentants des peuples autochtones sont venus (mais ils ont été tenus à l’écart des principaux lieux de de décision !), il y a eu des manifestations (les premières manifestations critiques lors d’une COP depuis celle de Glasgow en 2021) et quelques petites avancées concernant les territoires des peuples autochtones d’Amazonie. Mais la « COP des peuples » n’a pas été plus loin.
Des lobbyistes partout
Un premier signal d’alerte quant aux vrais décideurs – et au sens dans lequel iraient les décisions – avait pourtant été émis avant même le début de la COP : jamais la participation des lobbyistes des énergies fossiles n’avait été aussi forte dans les COP précédentes. Plus de 1 600 lobbyistes de ce secteur ont été autorisés à participer à la COP 30. Ce chiffre témoigne une nouvelle fois du poids écrasant de l’industrie des hydrocarbures dans les négociations climatiques internationales. Ces émissaires « étaient nettement plus nombreux que presque toutes les délégations nationales », excepté celle du Brésil, a déploré la coalition d’ONG Kick Big Polluters Out à l’origine du décompte.
Proportionnellement au nombre de participants, les représentants des géants de l’hydrocarbure étaient même 12 % de plus qu’en 2024, lors de la COP 29 en Azerbaïdjan. Un participant sur 25 défendait donc les intérêts de ce secteur à Belém : une concentration inédite.
À titre de comparaison, ces lobbyistes étaient près de 50 fois plus nombreux que les délégués officiels des Philippines, frappés par des typhons dévastateurs au moment même où les négociations battaient leur plein à Belém. Ou encore, plus de 40 fois plus nombreux que la délégation de la Jamaïque, encore meurtrie par le récent passage de l’ouragan Melissa.
Et ces lobbyistes des énergies fossiles n’ont évidemment pas chômé, aux côtés d’autres lobbyistes, comme ceux de l’agro-industrie, et bien sûr des représentants gouvernementaux à qui ils sont souvent intimement liés.
Ni feuille de route, ni sortie des énergies fossiles
Après deux semaines de travaux, des milliers de discussions et une dernière nuit blanche au finish, le 30e sommet mondial sur le Climat (COP 30) s’est achevé samedi 22 novembre par l’adoption d’un texte « plat » et « sans ambition » sur l’action climatique (selon les propres mots de la ministre française de la Transition écologique).
Le texte adopté par consensus ne mentionne pas les énergies fossiles, responsables de plus de 80% des émissions mondiales de gaz à effet de serre. Seul un pompeux « accélérateur mondial de mise en œuvre » tout juste lancé doit permettre aux pays volontaires de prolonger l’engagement négocié à Dubaï (Émirats arabes unis) en 2023. Les pays s’étaient alors engagés pour la première fois à collectivement « transitionner hors des énergies fossiles ».
Tout au long du sommet, la proposition du président brésilien Lula d’établir une feuille de route pour « surmonter la dépendance aux combustibles fossiles » a rencontré un écho grandissant et plus de 82 États se sont explicitement prononcés en sa faveur. Mais de nombreux pays s’y sont fermement opposés. En premier lieu évidemment les pays producteurs de pétrole, Arabie Saoudite, Emirats Arabes Unis et Russie en tête. Mais aussi la Chine et une série de pays « émergents » qui rêvent de (re)devenir des puissances régionales influentes, comme l’Inde et la Turquie, qui considèrent qu’ils ont besoin des énergies fossiles pour accélérer leur développement économique et peser davantage dans la géopolitique mondiale. Et on ne parle même pas des Etats-Unis, qui étaient purement et simplement absents de cette COP 30 et où Trump déclare désormais que le changement climatique est une « foutaise » et une « escroquerie » et que l’Accord de Paris est une « arnaque ».
L’Europe, la main sur le cœur…
Restaient donc les 82 États qui voulaient aller plus loin et qui se composaient, d’une part, des pays de l’Union européenne et, de l’autre, de dizaines d’Etats pauvres du « Sud global ». L’Europe au secours des plus faibles et porte-parole désintéressée de tous les efforts vertueux pour réussir la transition énergétique ? C’est l’image qu’ont cherché à donner les représentants des pays européens pendant la COP.
« Nous ne pouvons pas soutenir un texte qui ne mentionne pas une feuille de route pour mettre en œuvre une sortie juste, ordonnée et équitable des énergies fossiles », avaient déclaré une trentaine de pays, notamment européens, à la veille de la décision finale. Pourtant, le lendemain, ils ont finalement soutenu l’accord sans avoir eu gain de cause : « On n’avait pas envie d’entendre le procès fait aux Européens disant qu’on s’opposait à ce texte parce qu’on ne voulait pas payer pour les pays les plus pauvres », a justifié la ministre française.
… mais pas sur le portefeuille
Mais, pour de nombreuses ONG, ce beau discours et ces nobles motivations ne tiennent pas la route. Ainsi, pour Joe Ware, de l’ONG caritative chrétienne Christian Aid, c’est une lecture inverse qui doit être faite : « L’éléphant dans la pièce, c’était le manque de financement des pays riches pour financer la transition énergétique et abandonner les énergies fossiles, et pour aider les communautés vulnérables à s’adapter à une crise climatique qu’elles n’ont en rien provoquée. Si les pays riches avaient été disposés à honorer leurs engagements financiers, un plan de sortie progressive des énergies fossiles aurait été envisageable. Mais, sans les fonds nécessaires, cette tâche est devenue impossible », a-t-il expliqué.
En matière d’engagements financiers, les pays du Sud n’ont remporté qu’une seule et maigre victoire avec l’inscription d’un appel aux économies développées « à au moins tripler le financement de l’adaptation [au changement climatique] d’ici à 2035″, soit 120 milliards de dollars (104 milliards d’euros). Et encore : alors que cette hausse devait advenir en 2030 dans les brouillons d’accord, « on a obtenu cinq ans de délai », s’est félicité la même ministre française qui déplorait le manque d’ambition des opposants à la feuille de route. « Dans l’ensemble, le sommet de cette année a été une occasion manquée de s’attaquer de front au défi climatique », a conclu Joe Ware.
Lundi 24 novembre, le Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, Volker Türk, a déploré les « faibles résultats » de la COP 30, avertissant que « l’inaction fatale » des dirigeant·es pourrait un jour être considérée comme un « crime contre l’humanité ».
« Je me demande souvent comment les générations futures jugeront les actions – et l’inaction fatale – de nos dirigeants face à la crise climatique dans 50 ou 100 ans », a-t-il déclaré lors d’un forum sur les entreprises et les droits de l’homme à Genève (Suisse), tout en s’interrogeant : « La réponse inadéquate d’aujourd’hui pourrait-elle être considérée comme un écocide, voire un crime contre l’humanité ? »
On peut penser que Volker Türk connaît aussi bien que nous la réponse à la question qu’il pose. Oui, les gouvernements et les multinationales qui bloquent tout accord autre que symbolique et inefficace sont sans aucun doute possible responsables de crimes contre l’environnement et contre l’humanité. Et ils sont donc des criminels.

