Liège – Le pin sylvestre et la forêt urbaine
Cette histoire commence comme un conte de Noël. Mais sera-t-il le prélude à un vrai conte de fées ou à un roman d’horreur à la Stephen King ? Nul ne le sait encore.
Mais commençons d’abord par savourer ce beau conte de Noël…
Il était une fois un pin sylvestre qui avait grandi dans le quartier du Laveu, au coin des rues Henri Maus et Chauve-Souris. C’est un arbre magnifique, visible de loin et qui enchante tout le voisinage. Tout le voisinage ? Non, un couple d’irréductibles (non pas Gaulois mais) voisins grincheux se plaint avec insistance de ce que ses épines viennent obstruer leur tuyau de décharge des eaux de pluie.
En 2016, ils réclament l’abattage de cet arbre, alors âgé de cinquante ans. La Ville de Liège, via l’échevin d’alors de la Transition énergétique, Gilles Forêt (un nom prédestiné), refuse l’abattage. L’affaire arrive à la Justice Paix qui donne raison aux plaignants. Le pin va-t-il tomber ? Non, car la Ville refuse de céder et va en appel de cette décision. Mais le tribunal de première instance de Liège appuie les conclusions de la Justice de Paix. Cette fois-ci, le pin va-t-il tomber ?. Non, car la Ville se pourvoit en cassation.
Et, là, premier miracle. La Ville de Liège obtient gain de cause : ce n’est plus le pin qui est cassé mais la décision de l’abattre ! L’affaire est donc rejugée à nouveau, cette fois devant le tribunal de cassation de Namur. Et là, deuxième miracle : comme le dit Gilles Forêt, devenu entretemps échevin en charge de l’aménagement du territoire, de l’urbanisme, des espaces verts, des plantations et de la propreté : « La justice a confirmé l’intégralité des décisions précédentes à savoir qu’aucune faute ne peut être imputée à la Ville et que les effets ordinaires liés à la présence d’un arbre en milieu urbain ne constituent pas un trouble anormal de voisinage ».
Dans son argumentation, la Ville avait mis en avant le Plan Canopée dont elle s’est dotée il y a quatre ans et « qui a pour ambition d’améliorer le confort thermique de la population liégeoise durant les périodes de canicule par la plantation de 24 000 arbres supplémentaires d’ici 2032 répartis pour deux tiers dans les espaces privés et pour un tiers dans les espaces publics. Cet objectif ambitieux vise à créer d’ici 2050 un supplément de 206 hectares de canopée, en conservant les arbres existants, en compensant les arbres supprimés, en augmentant la couverture arborée et en impliquant les acteurs liégeois ».
Le tribunal de Namur a d’ailleurs souligné les mérites de ce Plan Canopée dans son jugement, estimant « que ces actions s’inscrivent dans l’intérêt général et relèvent des prérogatives naturelles d’une ville qui prépare son avenir. Les éventuels désagréments liés aux arbres (ombre, feuilles, épines, graines, fruits) relèvent des inconvénients normaux et raisonnables de la vie en société, et ne sauraient entraver une politique publique de long terme reconnue comme nécessaire ».
Saluons donc la détermination et la ténacité de la Ville de Liège et célébrons le sauvetage bien mérité de notre magnifique pin sylvestre. Mais, direz-vous peut-être, « on peut être très content pour lui mais ce n’est peut-être pas le seul arbre menacé à Liège ? » Effectivement, Il en reste pas mal d’autres. Et à ce propos, à un petit kilomètre de là, dans le quartier voisin de Burenville, des arbres il y en a beaucoup, en particulier sur un terrain de 12 hectares (120.000 m2). C’est l’ancien siège du charbonnage de Bonne Espérance, abandonné à la fin de l’exploitation de celui-ci il y a 50 ans et qui, depuis lors, a été intégralement reconquis par la nature et transformé en zone verte. Les arbres les plus anciens qui repeuplent le site ont donc le même âge que notre magnifique pin sylvestre. Ils sont peut-être un peu moins prestigieux que lui – ce ne sont que de modestes bouleaux, cerisiers tardifs, robiniers, ifs, sureaux, cornouillers (des mâles et des sanguins), érables, chênes,… – mais ils jouent un rôle énorme pour la biodiversité et le rafraîchissement du quartier. Et, petit détail, on ne parle pas ici d’un arbre mais d’au moins 10.000, et peut-être même beaucoup plus encore (les botanistes continuent à calculer et évaluer…) !
Or, ce terrain est convoité par la société Matexi qui souhaite en faire un énorme lotissement de 420 logements, en défrichant complètement les trois-quarts de la zone. Soit, dans la fourchette la plus basse, la disparition sur ce seul terrain d’un tiers de ce que le Plan Canopée souhaite faire apparaître comme nouveaux arbres sur Liège en 10 ans !
On s’attendrait donc, dans la foulée de l’acharnement mis par la Ville à défendre notre magnifique pin sylvestre, à un effort encore plus pour sauver ses milliers de congénères de Burenville. Malheureusement l’échevin Gilles Forêt (et là, ce nom prend un petit goût plus amer) et le Collège communal ne semblent malheureusement pas prêts à faire preuve de la même détermination. On serait même en plein dédoublement de personnalité !
Car, d’un côté, la Ville affirme ne plus vouloir autoriser l’urbanisation de terrains qui n’ont jamais été bâtis et, dans son Projet de Territoire (un Schéma de Développement communal à ambitions plus larges), elle place ce terrain de Burenville dans son projet de « Chaîne des parcs » destinée à protéger et à mettre en valeur un ensemble d’espaces verts significatifs et relier ces parcs entre eux par des cheminements facilitant les « passages » des espèces vivantes que sont la flore, la faune… et les piétons!
Mais d’un autre côté, s’appuyant sur le fait que ce terrain a été placé en zone constructible dans le Plan de Secteur (élaboré il y a plus de 40 ans), la Ville a élaboré un Schéma d’Orientation local (SOL), destiné à guider l’urbanisation radicale du site et à favoriser le projet Matexi. Comprenne qui pourra !
Comme nous sommes en fin d’année, il nous reste à espérer que l’esprit de Noël qui a sauvé notre magnifique pin sylvestre imprégnera les futures décisions de la Ville et permettra de sauver le terrain de Burenville. Mais il sera quand même très raisonnable, dès le 1er janvier, de recommencer à mobiliser la population, les scientifiques et toutes celles et ceux qui sont attachés à la sauvegarde de ce « poumon vert de Burenville » pour que le conte de Noël soit le prélude d’une grande victoire et pas d’une grande horreur…

