Ciney – Terres d’excavation : une nouvelle menace pour les terres agricoles ?
Dans nos sociétés contemporaines, où urbanisation et développement industriel progressent à grandes enjambées, la protection des terres agricoles devient un combat crucial. Parmi les menaces qui pèsent sur ces espaces précieux, le stockage des terres d’excavation constitue une problématique souvent sous-estimée mais aux impacts lourds, notamment en termes d’accaparement des terres et de pollution. Le projet envisagé à Conneux, commune de Ciney, illustre parfaitement ce dilemme entre enjeux économiques et environnementaux.
Le stockage des terres d’excavation : un risque pour les terres agricoles
Les terres d’excavation proviennent, par définition, des travaux de creusement réalisés lors des chantiers de construction ou d’aménagement. Ces matériaux doivent être stockés quelque part. Or, leur stockage à grande échelle nécessite des surfaces importantes, 17 hectares dans le cadre du projet de Conneux. Souvent, ce sont justement des terres agricoles situées dans des zones peu urbanisées qui sont convoitées, entraînant une privation durable voire définitive de sols fertiles qui pourraient autrement servir à la production alimentaire locale.
Au-delà de cet accaparement de sols, ces stocks peuvent aussi engendrer de lourdes pollutions. Bien que les terres de terrassement se classent dans les déchets inertes de type 3 (au -delà du type 5, on entre dans la catégorie des terres polluées devant être traitées), les terres excavées sont parfois contaminées par des métaux lourds, hydrocarbures ou autres déchets industriels, selon leur origine.
Leur mise en dépôt sans traitement ou contrôle strict représente une véritable bombe écologique capable de dégrader la qualité des eaux souterraines, des sols environnants et de mettre en péril la biodiversité. Cette situation aggrave les risques environnementaux dans des zones agricoles déjà fragiles. Certes, on vous répondra que pour toute excavation de plus de 400m³ (ce qui est nécessaire pour la construction d’une grosse maison), il y a obligation d’avoir un Rapport de Qualité des Terres (PQT) réalisé par l’ASBL Walterre, mais aucun contrôle n’est envisagé en-dessous de ces 400m³ et rien n’empêchera le saucissonnage de ce volume (comme on le fait par exemple pour les projets de poulaillers industriels en les limitant à 39.600 poulets car à partir de 40.000 têtes, une étude d’incidence environnementale contraignante est obligatoire).
Le cas spécifique de Conneux (Ciney)
Conneux, village de la commune de Ciney, se trouve aujourd’hui au cœur de ce débat. Un projet d’implantation d’un site de stockage de terres d’excavation y est en cours d’étude. Ce projet suscite de vifs débats entre les différents acteurs locaux, notamment la commune de Ciney et sa voisine Houyet.
D’un côté, la ville de Ciney voit dans ce projet une opportunité économique non négligeable. En effet, ce type d’installation génère des recettes fiscales substantielles grâce aux taxes environnementales, aux emplois créés et aux activités liées à la gestion du site. Pour Ciney, dont les finances communales sont mises à rude épreuve comme dans beaucoup de petites villes, cette rentrée d’impôts (environ 730.000€ sur la durée du projet) représente une bouffée d’oxygène précieuse. Elle lui permettrait sans doute de financer des services publics essentiels, entretenir les infrastructures, et soutenir des projets locaux d’intérêt communautaire.
Cependant, le revers de la médaille n’est pas négligeable. La création de ce site implique le passage journalier (pendant 9 ans !) de 12 à 13 camions sur une petite route de campagne située, elle, sur la commune d’Houyet. En l’état, on voit mal comment cette voirie communale pourrait supporter le passage et le croisement de camions de 44 tonnes. Ce va-et-vient nécessiterait également l’aménagement d’au moins trois zones de croisement. Suite aux remarques de la commune d’Houyet, la demande de permis, introduite fin de l’année dernière, a été suspendue. La coopérative Tradecowall (la coopérative porteuse du projet), qui ne compte pas abandonner, doit revoir ses plans concernant la route d’accès et sa sécurisation, indique Morgan Van Wynsberge, échevin de l’Urbanisme à Houyet, : « La négociation porte sur une mise à gabarit de la voirie avant le début du chantier. Elle doit pouvoir accueillir ce charroi dès le départ, être entretenue durant toute la durée des travaux et être restituée en bon état à la fin du projet ».
Autre point sensible : le carrefour entre la route de Conjoux et la N910, entre Celles et Achêne. Avec l’entrée et la sortie régulière de poids lourds, le danger pourrait clairement augmenter, poursuit l’échevin : « Ce qui nous inquiète surtout, c’est la sécurité. À cet endroit, en sortie de virage, la visibilité est réduite et l’on pourrait se retrouver derrière un camion de 44 tonnes à l’arrêt, ce qui risque de poser problème ».
Malgré toutes ces remarques liées à l’infrastructure routière, la commune d’Houyet rappelle toutefois qu’elle ne s’oppose pas à ce projet de terrain de remblaiement.
Un enjeu territorial et environnemental complexe
Ce conflit met en lumière la complexité des rapports intercommunaux quand des projets économiques entrent en collision avec des préoccupations environnementales et sociétales. D’un côté, la logique de développement économique local, indispensable à la vitalité des territoires. De l’autre, la nécessité impérieuse de préserver les terres agricoles, trésors communs essentiels à la sécurité alimentaire, au maintien d’une biodiversité riche et à la qualité de vie des habitants.
À Conneux, comme ailleurs, il est urgent que les autorités locales et régionales trouvent un terrain d’entente fondé sur la concertation, la transparence et le respect des enjeux environnementaux. Des solutions alternatives doivent être explorées, comme l’identification de sites moins sensibles, la mise en place de systèmes de contrôle rigoureux des terres stockées, voire l’innovation dans la valorisation de ces matériaux plutôt que leur simple dépôt.
Vers un avenir plus durable pour nos terres agricoles
L’exemple de Conneux appelle à une prise de conscience plus large sur la gestion des terres d’excavation. Il ne s’agit pas simplement d’un problème localisé, mais d’un enjeu environnemental majeur pour toutes les régions où l’urbanisation et les grands travaux s’intensifient.
Une terre saine est le socle d’une société durable, et il nous appartient collectivement de la défendre face aux menaces croissantes, qu’elles viennent du stockage des terres d’excavation ou d’autres pressions humaines.

