France – « Réformiste et radicale »: Pourquoi la lutte contre EuropaCity l’a emporté
La détermination des militants du Collectif pour le Triangle de Gonesse aura eu raison du mégacomplexe commercial d’EuropaCity. Abandonné en 2019, le projet aurait accaparé 670 hectares de terres agricoles situées dans le Val-d’Oise, au nord de Paris.
Stéphane Tonnelat, chercheur ethnographe au CNRS, a enquêté de 2017 à 2022 au sein du collectif et relate sa lutte dans Sauver les terres agricoles, récemment paru au Seuil. Il en parle avec Christelle Gilabert, dans une interview parue dans le n°75 de l’excellente revue Socialter.
Au vu de leur situation géographique, ces terres, coincées entre une autoroute et deux aéroports du Val-d’Oise, semblaient condamnées à l’artificialisation. Comment expliquer une telle mobilisation pour les sauver?
Dès 2010, à l’annonce du projet EuropaCity (un gigantesque centre commercial et de loisirs censé revitaliser les communes de Gonesse et alentour, NDLR), couplé à une gare du Grand Paris Express, un groupe de militants s’est très vite formé pour y résister.
En enquêtant, ces derniers ont mis au jour des documents témoignant de l’importance agricole cruciale de ces terres pour Paris, du fait de leur géographie, de leur qualité, mais aussi de leur histoire. Elles appartenaient à une ceinture maraîchère et céréalière qui s’étendait tout autour de la capitale jusqu’à Gonesse et avait permis de nourrir la ville pendant des siècles, jusqu’à la fermeture du marché des Halles en 1969.
Dès 2013, une étude de la Safer [Société d’aménagement foncier et d’établissement rural] 1 a établi que ces sols obtenaient parmi les meilleurs rendements d’Europe sans arrosage, ouvrant la voie vers une agriculture à la fois rentable et résistante à la canicule.
En 2018, des fouilles archéologiques de l’Institut national de recherches d’archéologie préventive (Inrap) ont également démontré que l’on cultivait des céréales sur ces terres depuis deux mille cinq cents ans ! Ces informations les ont confortés dans leur démarche visant à la fois à sauver un territoire patrimonial et à se projeter dans un idéal d’autonomie alimentaire pour l’agglomération parisienne.
Pour effectuer cette recherche en tant qu’ethnographe, vous êtes devenu un membre à part entière du collectif durant cinq ans. Quelle a été votre approche? Et qu’avez-vous observé de singulier dans leur combat?
Je me suis surtout concentré sur le fonctionnement du collectif et les raisons de leur motivation dans cette lutte. Comment arrivent-ils à tenir si longtemps? D’où vient leur détermination? Comment évoluent-ils dans le temps? Ce serait impossible de le saisir avec un simple entretien.
C’est ainsi que j’ai compris que leur combat ne portait pas seulement sur la défense des terres agricoles, mais aussi sur la défense d’une certaine conception de la politique et de la démocratie. Ils agissent de façon pragmatique et totalement transparente avec l’idée que c’est leur rôle de citoyen de forcer les institutions à revenir dans le droit chemin en menant l’enquête et en présentant le débat de façon factuelle, documenté dans l’espace public. De la même manière que le théorise le philosophe politique John Dewey dans Le Public et ses problèmes (Folio essais, 2010).

Occuper le terrain et refaire la ceinture maraîchère, été 2017.
Cette approche va de pair avec une certaine culture de la confiance. C’est-à-dire leur capacité à reconnaître dans l’autre une disposition à agir en fonction d’intérêts communs. Une posture plutôt inhabituelle dans les milieux politisés, où l’on fonctionne beaucoup à la méfiance, vis-à-vis du gouvernement, des entreprises, des « indics », des policiers, et parfois à raison. Cette confiance mêlée à leur transparence ont été la clé de leur légitimité et de leurs alliances tout au long de la lutte.
Au fur et à mesure, le collectif s’est tourné vers des modes d’action moins conventionnels, voire illégaux (blocages, occupations, ZAD, etc.). Comment s’est opérée cette évolution?
Au départ, c’est un mouvement avec un répertoire d’action classique. Ils font des pétitions, des recours en justice, des manifestations. Mais face au refus des autorités, le collectif a décidé d’agir autrement et de mobiliser plus largement.
D’abord, en allant chercher des alliés dans le reste de l’Île-de-France via une réunion mensuelle à Paris appelée « La Convergence », qui a permis de recruter de nouvelles forces vives, avec d’autres profils et d’autres compétences en matière de communication, d’animation, mais aussi de jardinage ou de construction.
En plus de renforcer les actions existantes, cela a donné naissance à d’autres initiatives moins communes. Comme la culture d’un potager sur les terres du Triangle permettant l’organisation d’une grande soupe populaire place de la République à Paris avec les légumes récoltés. L’objectif étant d’apporter une preuve concrète de l’utilité de ces terres.
Un peu plus tard, en 2019, alors que les aménageurs tentent d’entamer les premiers travaux de la future gare Triangle-de-Gonesse, d’autres courants militants, plus jeunes et davantage portés sur l’action directe, se joignent au mouvement. Des désobéissants comme XR ou des autonomes, plutôt issus des mouvements squats. C’est par eux qu’arrivent les premières opérations de blocage du chantier, l’occupation du hall de la Société du Grand Paris, jusqu’à la création de la ZAD en février 2021.
On retrouve ainsi une diversité des tactiques, à la fois légalistes et contestataires, qui parviennent à se rendre complémentaires, sans jamais se critiquer, et en s’accordant sur le fait qu’elles contribuent aux mêmes objectifs. Elles forment un mode d’action que j’appelle le « réformisme radical ». Radical dans le sens où les exigences du collectif sont très fortes.
Ce n’est pas rien de parvenir à défaire un projet de 3 milliards d’euros et de demander à l’État de changer son logiciel d’aménagement. Et réformiste car le collectif est prêt à travailler avec les institutions et son appareil législatif. Cette manière de penser la révolution admet que le changement, aussi radical soit-il, va être graduel.
Contrairement à d’autres luttes qui ont été fortement stigmatisées et réprimées (mégabassines, A69, etc.), cette radicalité n’a pas empêché le collectif d’obtenir un large soutien de l’opinion publique et des médias. Comment l’expliquez-vous?
Tout d’abord, je pense que le contexte était beaucoup plus favorable. En 2018-2020, au moment où la médiatisation de la lutte a été la plus importante, les préoccupations environnementales bénéficiaient d’une image bien plus positive.
Par ailleurs, ils ont su capitaliser sur la perception négative des centres commerciaux dans l’imaginaire collectif et produire un discours entendable par le plus grand nombre. Bernard Loup, président du collectif, a souvent répété que c’était presque une chance de se battre contre un projet aussi extrême qu’Europa-City.

Le soutien à une lutte contre une mégabassine, une autoroute ou encore un cluster scientifique comme à Saclay est beaucoup moins évident car ce sont des structures pouvant encore être perçues comme des atouts. L’essentiel a été de dire: est-ce qu’on préfère des terres agricoles ou un centre commercial? C’est plutôt simple et cela paraît raisonnable.
Surtout, ils ont très bien réussi à mettre en scène ce narratif auprès du grand public, des journalistes, qui venaient sur place, lors des fêtes ou des rassemblements, de façon à donner la preuve concrète de leurs arguments. Par exemple, en construisant une grande tour d’observation dans les champs pour rendre perceptible l’ensemble des terres menacées. Ils ont produit ce qu’on appelle en sociologie un « cadrage militant » aussi bien théorique que physique permettant d’orienter le débat dans leur sens.
Quelle est la dynamique du collectif aujourd’hui?
Après l’abandon d’EuropaCity, le combat s’est poursuivi contre le maintien du projet de gare du Grand Paris Express destinée à accueillir la future ligne de métro 17. En vain. Sa construction au milieu des champs est quasiment achevée et marque la détermination des autorités à vouloir urbaniser ces terres à tout prix. L’État propose désormais l’implantation d’une cité scolaire malgré les graves nuisances que provoque la proximité avec les avions.

La soupe des légumes du Triangle de Gonesse place de la République, octobre 2017.
Ce sont des luttes d’usure, mais l’État a le temps, contrairement aux membres du collectif qui commencent à vieillir, à partir ou à rejoindre d’autres mouvements. La lutte est toujours active, mais la dynamique s’est réduite. Tout est devenu plus difficile. Ils ont perdu l’attention médiatique qui, en plus, a pris un tournant anti-écologique…
Mais pour les militants, tant que ces terres non bâties seront considérées comme des réserves foncières, la lutte ne sera jamais complètement victorieuse. En attendant, ils continuent d’expérimenter le futur nourricier de ces terres à travers le potager et la distribution de ses légumes aux alentours et déposent des recours en justice.
Quelle leçon retirez-vous de votre engagement en tant que chercheur dans cette mobilisation?
J’ai tenté d’esquisser un travail mémoriel de cette lutte en la documentant de l’intérieur. Même si j’y étais engagé, tous les faits que je rapporte sont strictement vrais. J’ai voulu raconter une histoire par le bas, à rebours de ce qui peut nous être enseigné parfois dans la mémoire collective.
Par exemple, Mai 68 est souvent présenté comme une grande révolte étudiante et syndicale qui a préparé le monde d’aujourd’hui. Or, il s’agissait en réalité de la plus importante grève anticoloniale que la France ait jamais connue. Une expérience dans laquelle il serait pourtant utile de puiser actuellement face à ce qu’il se passe en Ukraine ou en Palestine.
De la même manière, ce livre, en étant engagé et scientifique à la fois, est une façon de tenir nos horizons politiques ouverts.
Chronologie:
2010-2011: Découverte de l’existence du projet EuropaCity et de la gare du Grand Paris Express
2016: Lancement de La Convergence: une série de réunions mensuelles à Paris pour implanter la lutte dans la capitale et élargir le cercle militant
2017: Première Fête des terres de Gonesse contre le projet EuropaCity
2019: Abandon du projet de mégacomplexe commercial et touristique
2021: Création de la ZAD du Triangle de Gonesse
2025: Validation par l’État du nouveau projet de cité scolaire malgré l’avis défavorable de la commission enquêtrice
1. « Analyse fonctionnelle des espaces agricoles du Triangle de Gonesse », Établissement public d’aménagement de la Plaine de France, 2013.

