La Wallonie sous la menace des poulaillers industriels
Ces derniers mois, les projets de construction et d’exploitation de poulaillers industriels se sont multipliés aux quatre coins de la Wallonie, avec parfois même plusieurs projets envisagés sur une seule commune. Mais pourquoi une telle effervescence et quelles sont les raisons de s’opposer à de telles installations? Petit tour d’horizon…
Une interdiction en Flandre?
La Flandre tend vers une interdiction de fait de tout nouveau projet d’élevage industriel avicole à grande échelle afin de respecter ses objectifs environnementaux.
Elle a effectivement mis en place des mesures très restrictives concernant les nouveaux projets de poulaillers industriels, principalement en raison d’une crise de l’azote persistante et de contraintes environnementales strictes. Ainsi, les nouvelles demandes de permis pour des poulaillers industriels sont extrêmement difficiles à obtenir, voire gelées dans certaines zones proches de réserves naturelles protégées, en raison de l’impact des dépôts d’azote.
Le gouvernement flamand a adopté un « accord sur l’azote » (Stikstofakkoord) pour réduire de moitié les émissions d’azote d’ici 2030, ciblant particulièrement l’élevage intensif. Cet accord prévoit une réduction forcée du cheptel dans certains secteurs, des fermetures d’exploitations les plus polluantes et une interdiction de nouvelles extensions qui augmenteraient les dépôts d’azote.
Au-delà de l’environnement, la Flandre renforce également sa législation sur le bien-être animal, interdisant progressivement les pratiques d’élevage intensif.
Cette nouvelle orientation flamande a des conséquences directes en Wallonie, à la législation beaucoup plus permissive, qui voit donc débouler ces projets en grand nombre. Ces projets sont portés soit par des investisseurs flamands, soit par des agriculteurs wallons qui pensent y voir un débouché porteur ; dans ce cas, ce sont parfois même les banques qui les « poussent » dans cette direction en vue de leur accorder un prêt, et cela uniquement pour des questions de rentabilité de l’exploitation.
La bataille des chiffres
Qu’en est-il de la production des poulets de chair en Belgique? Pour le moment, 66% de cette production avicole se situe en Flandre, et les 34% restants en Wallonie. Ce qui nous amène à une bataille des chiffres entre les différents acteurs, bataille qui jette la confusion dans l’esprit des agriculteurs et des citoyens.
Remettons un peu d’ordre dans tout cela.
Selon les chiffres du SPF Economie, confirmés par des nombreux organismes dont la filière avicole et la Cellule d’Information sur l’Agriculture (Celagri), la production de poulets de chair en Belgique s’élevait à 300 millions de têtes. Or, la demande nationale s’élève à 115 millions de poulets (chaque Belge mange annuellement en moyenne 13,78 kilos de poulet sous ses formes diverses). Au niveau national, nous sommes donc dans une situation de surproduction et la majorité des poulets produits part donc à l’exportation (avec comme destinations principales la France, les Pays-Bas, le Royaume-Uni et l’Allemagne).
Pour éclaircir au mieux la situation, il nous faut être très précis sur les chiffres. Nous allons donc parler en tonnes plutôt qu’en nombre de poulets pour décrypter à la fois la production et la consommation par région.
Pour la période 2020-2023, la Flandre produisait 415.000 tonnes de poulets tandis que la Wallonie en produisait seulement 34.600 tonnes.
Si on se base sur une consommation annuelle de 13,78 kilos de poulet par habitant, on peut déduire que la Wallonie consomme 51.055 tonnes de poulets pour une production totale de 34.600 tonnes et est donc en sous-production. Par contre, la Flandre consomme 93.704 tonnes pour une production totale de 415.000 tonnes et est donc en situation de large surproduction (plus de 4 fois sa consommation).
Vous entendez un peu partout dans les médias que la Wallonie ne produit pas assez de poulets pour sa propre consommation, ce qui est vrai, les chiffres étant implacables. Mais au jour d’aujourd’hui, nous sommes toujours un pays uni et le manque de production wallonne de « poulets industriels » est largement compensé par la Flandre. De plus, a contrario, la Wallonie représente ¾ de la production nationale de poulets alternatifs dans lesquels on retrouve notamment les poulets de qualité différenciée (une volaille issue d’un élevage fermier réglementé, garantissant une croissance lente (minimum 70 jours), un accès extérieur, une alimentation contrôlée (sans OGM) et un bien-être animal supérieur, le tout certifié par un cahier des charges strict) et les poulets biologiques . Plus de 95% de la production de poulets biologiques sont en Wallonie.
Nous regrettons donc ce trouble volontairement jeté dans les esprits par le monde de l’agro-industrie et les médias en mélangeant sciemment chiffres nationaux et régionaux selon les intérêts économiques qui les arrangent. Un jour, ils vous parlent du Mercosur et de ses débouchés pour exporter nos produits belges en visant un marché mondial, et le lendemain ils viennent vous parler du manque de poulets en Wallonie et de la nécessité de favoriser un marché régional… Nous sommes bien en Belgique, pays de l’absurde par excellence!
Il est aussi relativement étonnant qu’on n’assiste pas au même récit médiatique en ce qui concerne les légumes par exemple. Or la majorité des légumes vendus en Wallonie proviennent de Flandre. Et là, pas de questions tournant autour de sous ou sur production.
Et les « poulets d’Ukraine »?
Voilà la forme polie de la majorité des commentaires que nous recevons sur notre page quand nous relayons une enquête publique concernant un projet de poulailler industriel. L’Ukraine est le premier pays cité, notamment en raison de l’image que les médias européens en ont construite de « grenier agricole de l’Europe », mais la Pologne ou les futures provenances latino-américaines de pays du Mercosur inquiètent également les citoyens.
Il faut toujours garder en tête que l’on vit dans une économie de libre-échange. Or le libre-échange est fondamental à la construction européenne, ancré dans les traités fondateurs pour créer un grand marché intérieur par la suppression des droits de douane et des barrières commerciales. Fondé sur les quatre libertés (marchandises, personnes, services, capitaux), il vise à renforcer la compétitivité économique de l’UE et sa présence géopolitique. Il s’est depuis étendu entre l’Europe et d’autres acteurs économiques mondiaux et le Mercosur n’est qu’un énième traité symbolisant cette globalisation de l’économie.
Ramené à la « star » de cet article, notre poulet, il est donc tout à fait normal que l’on retrouve dans les rayons de nos supermarchés des poulets de provenances diverses (comme il en va de même pour des milliers d’autres produits). Il ne s’agit donc nullement d’une question de sous-production nationale (une fois encore, les chiffres sont implacables) mais bien d’une conséquence des différents traités de libre-échange.
Pour rappel, la Belgique produit annuellement 450.000 de tonnes de poulets pour une consommation de 172.500 tonnes!
La pollution par les déchets
Les élevages industriels génèrent également une quantité colossale de déchets. En Wallonie, les exploitations avicoles concentrent des milliers de poules dans des espaces réduits, produisant ainsi d’énormes volumes de fientes. Ces déchets, souvent mal gérés, se retrouvent dans nos sols et nos eaux.
L’excès d’azote et de phosphore provenant des déjections animales peut contaminer les nappes phréatiques et les rivières, entraînant des problèmes de pollution. Les algues vertes prolifèrent alors, tandis que les écosystèmes aquatiques meurent lentement. Ce phénomène, connu sous le nom d’eutrophisation, affecte non seulement la faune et la flore aquatiques, mais aussi la qualité de l’eau que nous consommons.
Les émissions de gaz à effet de serre
Le secteur avicole est également un contributeur majeur aux émissions de gaz à effet de serre. L’élevage intensif, de par ses pratiques, génère d’importantes quantités de CO2, de méthane et d’ammoniac. Selon certaines études, l’élevage de volaille représente près de 10% des émissions totales de gaz à effet de serre au niveau mondial.
En Wallonie, cela doit nous alarmer, car chaque degré de hausse des températures a des répercussions catastrophiques sur notre climat. Les sécheresses, les inondations et les phénomènes météorologiques extrêmes deviennent plus fréquents, mettant en péril notre agriculture, notre sécurité alimentaire et notre économie.
Les effets sur la santé humaine
Les conséquences de l’élevage industriel de poulets de chair ne se limitent pas à l’environnement ; elles touchent également notre santé. Les conditions de vie des animaux dans ces exploitations sont souvent épouvantables. Les poules sont entassées, souffrent de maladies et sont souvent traitées avec des antibiotiques en raison des conditions insalubres. Même s’il y a eu un mieux depuis l’apparition des nouvelles normes en la matière, cet usage excessif d’antibiotiques favorise l’apparition de bactéries résistantes, et donc des maladies humaines plus difficiles à traiter.
Au-delà des risques liés à la santé animale, l’impact environnemental de ces pratiques peut également entraîner des problèmes respiratoires et allergiques chez les populations vivant à proximité des élevages.
Et ce sans même parler de l’augmentation des risques lors des crises de grippe aviaire…
La problématique de l’eau
Les élevages de poulets, en particulier les unités industrielles, posent une problématique environnementale majeure pour l’eau, agissant à la fois comme une source de surexploitation (épuisement des nappes) et de pollution (dégradation de la qualité). Les forages pour puiser dans les nappes phréatiques sont au cœur de cette tension.
Un élevage intensif nécessite d’énormes quantités d’eau pour l’abreuvement, mais aussi pour le nettoyage des bâtiments, la brumisation (refroidissement en été) et la gestion des déchets. Pour répondre à ces besoins, les éleveurs forent des puits profonds pour accéder directement aux nappes phréatiques (eau souterraine), ce qui peut entraîner une baisse de leur niveau, surtout si plusieurs élevages intensifs sont concentrés dans une même zone.
Dans des régions où l’eau est une ressource limitée, cet usage massif par l’aviculture peut priver les populations locales ou l’agriculture vivrière d’eau potable, accentuant le stress hydrique. On peut également se poser la question éthique du détournement d’un bien public (l’eau des nappes phréatiques) à des fins privées.
Permettre à une entreprise de disposer d’une ressource en eau gratuite ou très faiblement valorisée constitue un avantage économique indirect. À l’inverse, le recours à l’eau du réseau public, bien que non idéal sur le plan écologique, présente au moins l’avantage de s’inscrire dans le principe du pollueur-payeur : l’eau est comptabilisée, facturée à son juste coût, et soumise à des restrictions collectives en période de pénurie.
Dès lors, l’argument selon lequel l’autorisation d’un puits permettrait de préserver le réseau d’eau ne peut suffire à justifier l’appropriation privée d’une ressource naturelle, surtout lorsque les bénéfices économiques qu’elle génère sont privatisés et que les risques environnementaux demeurent collectifs.
Pour ce qui concerne la pollution des eaux, la litière des poulets (fientes, paille, plumes) est extrêmement riche en azote et en phosphore. Le stockage ou l’épandage de ces volumes de fientes sur des terres agricoles (parfois en excès) entraîne le lessivage de ces nutriments par la pluie. Enfin, les déjections contiennent des bactéries, des virus et des résidus d’antibiotiques. Si la gestion des déchets est mauvaise, ces polluants peuvent s’infiltrer et contaminer les puits de forages à proximité.
Le bien-être animal
Les élevages industriels de poulets en Belgique posent de graves problèmes de bien-être animal en raison de la forte densité, de la sélection génétique pour une croissance ultra-rapide (40 jours), et de conditions de vie confinées. Ces facteurs entraînent des souffrances physiques (boiteries, maladies) et empêchent l’expression de comportements naturels.
Des dizaines de milliers de poulets sont entassés dans des hangars fermés, entraînant des problèmes de santé liés à la litière souillée (brûlures aux coussinets plantaires, problèmes respiratoires). Les souches de poulets, développées pour leur viande, grandissent si vite que leurs organes (cœur, poumons) ne suivent pas, provoquant des problèmes cardiaques, respiratoires et des boiteries chroniques. Enfin, le manque d’espace et d’enrichissement environnemental (plateformes surélevées) empêche les poulets de se reposer correctement ou d’explorer.
Des associations comme Greenpeace ou Gaia luttent en Belgique contre ce qu’elles appellent ni plus ni moins des « fermes-usines ».
La déforestation et la perte de biodiversité
Les élevages industriels de poulets de chair nécessitent une immense quantité de terres pour produire le soja, principale source de protéines pour ces animaux. En Wallonie, bien que la culture du soja ne soit pas prépondérante, la demande croissante en alimentation animale entraîne des importations massives.
Cela contribue indirectement à la déforestation en Amérique du Sud, où les forêts tropicales sont rasées pour faire place à des monocultures. Cette destruction des écosystèmes n’est pas qu’une simple statistique ; elle menace de nombreuses espèces animales et végétales, accentuant la perte de biodiversité déjà alarmante dans nos régions.
Alternatives viables et durables
Il est essentiel de reconnaître que des alternatives existent et qu’elles doivent être mises en avant. L’agriculture régénérative, l’élevage extensif ou encore l’agriculture biologique représentent des voies prometteuses et respectueuses de l’environnement. Ces méthodes préservent la biodiversité, améliorent la qualité des sols et diminuent l’empreinte écologique. Elles permettent d’élever des animaux dans des conditions dignes tout en offrant des produits sains et goûteux.
De nombreux agriculteurs wallons commencent à adopter ces pratiques, prouvant que nous pouvons nourrir la population autrement, sans nuire à notre planète.
Face à ces enjeux cruciaux, il est de notre devoir collectif de nous mobiliser. En tant que citoyens, consommateur-trices et acteurs de la société, nous avons le pouvoir de changer notre rapport à l’élevage. Nous pouvons choisir d’acheter local et bio, de soutenir les agriculteurs qui pratiquent des méthodes durables et de revendiquer des politiques publiques favorisant une transition vers une agriculture respectueuse de l’environnement.
En conclusion
L’élevage industriel de poulets de chair en Wallonie représente une menace sérieuse pour notre environnement, notre santé et notre avenir. Nous ne pouvons rester silencieux face à cette réalité. Chaque action compte, chaque choix alimentaire a un impact. Engageons-nous ensemble pour un avenir où l’agriculture est synonyme de respect, de durabilité et de santé.
Il est temps d’interpeller nos décideurs politiques. Nous devons exiger des lois plus strictes sur les pratiques d’élevage, encourager la transparence et la traçabilité des produits que nous consommons, et promouvoir l’éducation autour des enjeux environnementaux liés à l’élevage.
Le temps d’agir, c’est maintenant!

