Liège – Projet monstrueux (mais grotesque) à la Chartreuse

Liège – Projet monstrueux (mais grotesque) à la Chartreuse

La Chartreuse est vraiment le dossier à rebondissements de l’actualité liégeoise. Chaque fois qu’on pense être entré dans une phase d’attente, un événement nouveau vient bousculer la calme retrouvé !

Tout le problème vient… de ce bon vieux Plan de Secteur. Une moitié du vaste site militaire urbain de 38 hectares, abandonné par l’armée et reconquis par la nature au cours des 50 dernières années, est protégée et aménagée en parc depuis plus de 20 ans. L’autre moitié, par contre, est partiellement considérée comme zone constructible. Deux promoteurs y ont acheté des terrains : Matexi (qui a fini par renoncer à ses terrains et ses projets de lotissements depuis 2023 suite à la mobilisation des riverains et des zadistes)  et Immo  Chartreuse, une société du genre  fantomatique, qui possède le terrain central où se trouvent le fort aujourd’hui en ruine (et classé au patrimoine) et ses dépendances mais qui ne donne aucun signe de vie depuis une dizaine d’années.

Site à réaménager

Longtemps favorable à des projets immobiliers sur le site, la Ville de Liège a fini par changer son fusil d’épaule. Elle a promis que le site ne serait pas urbanisé et que son avenir s’inscrirait dans la chaîne de parcs qu’elle veut établir pour relier ses espaces verts les plus importants.

Pour cela, elle a lancé une (longue) procédure visant à placer l’ensemble du site sous le statut de « Site a réaménager ». Celui-ci n’impose pas d’avoir à l’avance un projet d’aménagement fini mais il donnerait à la Ville les moyens juridiques nécessaires pour protéger la zone et assurer sa sécurité. Car le fort en ruine attire beaucoup de curieux et d’amateurs d’urbex et la ville souhaite faire réaliser les travaux indispensables sur les bâtiments dangereux ou instables. Comme le déclarait l’échevin Gilles Forêt, « cette reconnaissance permettra soit d’obliger le propriétaire à agir, soit, en cas de refus, d’autoriser les autorités publiques à intervenir d’office et d’en récupérer les frais. En dernier recours, elle ouvre la possibilité d’une expropriation si celle-ci s’avérait indispensable à la mise en sécurité du site. » Gardez cette phrase en tête, elle a toute son importance pour la suite.

Le collectif « Un Air de Chartreuse » s’est inquiété durant l’enquête publique liée à ce projet de SAR de ce que ce statut pourrait éventuellement permettre des opérations lourdes sur le site, qui pourraient menacer la caractère patrimonial du Fort, le caractère « sauvage » qu’a pris la reforestation du site au fil des ans, la grande variété de la biodiversité,… L’échevin s’est voulue apaisant dans sa réponse au Conseil communal.

Un projet pharaonique

On pensait le dossier en mode « pause »… mais un nouveau rebondissement a eu lieu quelques jours après. Lundi 16 février, en effet, le PTB a lancé une petite bombe au Conseil communal en présentant un projet d’aménagement du site réalisé par le bureau d’études et de développement immobilier Gespia (et disponible sur son site).

Dire que ce projet est ambitieux serait peu dire. On cite : « Implanté sur un site historique d’exception, il conjugue habitat, soins et services dans une approche durable, inclusive et tournée vers le bien-être collectif ». Viennent ensuite les détails : Gespia annonce un pôle médico-social qui comprendrait un centre de revalidation, des maisons médicales, un laboratoire d’analyses, un service de prêt et de location de matériel médical, une pharmacie, une maison d’accueil spécialisée et enfin une crèche inclusive.

A cela viendraient encore s’ajouter deux résidences totalisant 108 appartements et une résidence intergénérationnelle de 30 appartements !

Et, cerise sur le gâteau, le promoteur avance un calendrier précis : obtention du permis d’urbanisme fin 2026, début des travaux en 2027 et mise à disposition des espaces l’année suivante.

Grattons un peu…

Les présentations étant faites, que peut-on réellement dire de ce projet ?

Sachant qu’un projet minuscule en comparaison (48 logements dans la dernière mouture) a valu à Matexi cinq ans de conflits avec les habitants du quartier et une ZAD qui a duré six mois, on peut imaginer que ce projet de « pôle médico-social » agrémenté de 140 logements ne passerait pas comme une lettre à la poste.

Sachant que le Fort de la Chartreuse est classé au Patrimoine, on se demande bien comment le futur promoteur procéderait pour le « réhabiliter » sous la forme d’une immense barre de style « moderne impersonnel » telle que présentée sur la photo.

Sachant que le quartier est déjà engorgé par la circulation liée à la rue de Herve (une voie nationale à grand trafic reliant Liège à Verviers), on se demande bien comment les centaines de véhicules supplémentaires liés aux nouveaux habitants, aux prestataires de soins, aux familles des résidents, aux livreurs de marchandises,… se déplaceraient dans le quartier et surtout dans le site, censé rester un parc. A moins que, comme le prévoyait un autre projet ayant brièvement fait surface il y a trois ans, toute la circulation et les parkings soient enfouis dans le sous-sol (des travaux qui ne présentent que des difficultés techniques et des coûts absolument dérisoires, comme tout le monde le sait).

Sachant que le Fort, toutes ses dépendances séparées et quelques autres espaces seraient reconvertis en bâtiments nouveaux, et que cela nécessiterait un charroi incessant pendant des années pour la construction,, on se demande bien où se trouverait le brin d’herbe survivant dans le futur parc.

Sachant que le bureau Gespia annonce que toute la partie technique et administrative serait réglée en un an de manière à ce que les travaux puissent commencer au début de 2027 alors que l’obtention d’un permis pour un projet de cette ampleur nécessiterait au moins dix ans  si toutes les planètes de la galaxie restaient alignées dans le bon ordre pendant cette période, on peut se demander si ledit bureau a déjà mis un orteil dans le secteur de l’immobilier et de la construction avant de débiter de telles âneries.

Sachant tout cela – et en s’évitant quelques dizaines d’autres « sachant que » –  on ne peut que partir d’un formidable éclat de rire devant ce que Gespia ose présenter comme un « projet ».

« De sérieuses questions de crédibilité »

Dans la foulée de l’interpellation du PTB, l’échevin de l’Urbanisme Gilles Forêt a répondu qu’ « À ce stade, il convient de rétablir un élément essentiel : aucun contact officiel n’a été pris avec la Ville concernant ce projet et aucun dossier n’a été introduit auprès de l’administration. Dans ces conditions, les annonces relayées ne reposent sur aucune base administrative concrète ».

Et il a conclu par « Au vu de la complexité juridique du site, du nombre d’acteurs concernés, des contraintes patrimoniales et environnementales ainsi que des procédures nécessaires, l’annonce d’un projet structurant sans concertation préalable ni démarche administrative soulève de sérieuses questions de crédibilité, tant sur l’opérateur évoqué que sur le calendrier avancé ». 

Ce qui, venant d’un échevin MR dont le parti n’est pas connu pour son hostilité forcenée aux entrepreneurs et aux promoteurs, peut se traduire en français courant par « Même pas dans tes rêves, gamin ! » 

Pourquoi ce projet tombe-t-il du ciel maintenant ?

C’est la question la plus évidente qu’on peut se poser face à un tel « projet » ? Qui est derrière cette manœuvre ?

En évacuant toutes les personnes dotées d’un minimum de bon sens dans les secteurs de l’immobilier et de la politique, on ne peut tomber que sur un seul nom : Immo Chartreuse.

Et c’est là que nous revenons à notre point de départ : la volonté de la Ville de faire de la Chartreuse un « site à réaménager » vise – entre autres et sans doute même surtout – à lui donner les moyens juridiques d’obliger Immo Chartreuse à entreprendre les énormes travaux de réfection indispensables à la sécurisation du Fort (ce qu’elle refuse de faire depuis dix ans au moins). Ou, en cas de non-réaction de sa part, à permettre à la Ville d’engager ces travaux en en faisant payer la facture par Immo Chartreuse. Ou, en cas de non-paiement, à exproprier purement et simplement celle-ci.

On ne peut donc interpréter le projet véhiculé par la société Gespia que comme un message envoyé par Immo Chartreuse à la Ville de Liège : « Ne vous précipitez pas, on gère la situation et on a d’ailleurs un magnifique projet en voie de concrétisation qui répondra à tous vos souhaits ».

C’est d’autant plus probable qu’une partie des images du projet sont en tous points semblables à celle de l’autre avant-projet qui avait fait brièvement surface il y a trois ans !

Survient alors la dernière question : « En présentant un projet grand-guignolesque pour assurer sa défense, Immo Chartreuse ne se tire-t-elle pas deux balles dans le pied pour le prix d’une ? ». Et poser la question, c’est certainement déjà donner la réponse !