Profondeville – Le projet de 5 éoliennes refusé par absence de réponse
Non, Occupons le Terrain ne vire pas à l’anti-éolien, bien au contraire. Mais il en va des éoliennes comme de nombreux projets immobiliers ou industriels, elles peuvent s’avérer totalement inadaptées, et même dangereuses, à l’endroit où certains voudraient les installer. C’est le cas d’un projet d’installation de cinq éoliennes – envisagé entre les villages de Lesve, Arbre, Bioul et Saint-Gérard – avec l’annonce « greenwashing » qui en a été faite de développer une source d’énergie renouvelable locale.
Le 23 mars dernier, la décision, vraisemblablement finale, est tombée : le projet ne peut pas voir le jour en l’état. En fait, ce n’est que le dernier rebondissement en date autour de celui-ci. Il avait été fortement contesté par la population locale lors de l’enquête publique et refusé une première fois par les autorités compétentes (la Région wallonne). La société Luminus, porteuse du projet, avait introduit un recours contre cette décision et celui-ci n’a pas abouti, le ministre de tutelle n’ayant pas répondu dans les délais, ce qui entraîne le maintien de la décision précédemment prise, c’est-à-dire le refus de permis.
Signalons toutefois que ce projet n’est pas encore définitivement enterré. En effet, Luminus dispose encore d’un délai courant jusque mi-mai environ pour introduire un recours auprès du Conseil d’Etat.
Une difficile question d’équilibre
Ce projet d’implantation des cinq éoliennes s’inscrit pourtant dans la volonté affichée de la Région de promouvoir l’énergie verte et de réduire la dépendance aux énergies fossiles, avec un impact positif sur l’environnement.
Le refus qui lui a été imposé par la même Région met en lumière les défis que rencontrent souvent les projets d’éoliennes, notamment en matière d’acceptabilité locale, d’accaparement de terres agricoles et/ou forestières, de protection de l’environnement et d’intégration dans le paysage rural. Le silence du gouvernement wallon soulève aussi des questions sur la transparence et les processus décisionnels liés aux énergies renouvelables.
Si ce projet n’a pas pu voir le jour, il reste donc représentatif des tensions existantes entre développement durable et contraintes réglementaires. L’enjeu reste de trouver un équilibre entre innovation énergétique et respect des spécificités territoriales, comme le réclament les collectifs locaux qui se sont mobilisés à l’encontre du projet.
Des menaces profondément enfouies
Pour comprendre les raisons de la forte opposition à ce projet, il nous faudra faire une exploration du sol et du sous-sol… et une plongée dans les manuels de géologie ! Cela peut paraître extrêmement complexe et touffu mais c’est en même temps un bon exemple du type d’analyses que des collectifs doivent réaliser (ou trouver quelque part !) pour pouvoir comprendre et critiquer des projets apparemment positifs, inoffensifs et inattaquables. Rien qu’à ce titre, la démonstration scientifique qui suit mérite le détour.
Dans le cadre de ce projet porté par Luminus, c’est le lieu de l’implantation qui pose problème : sur le « plateau du Bois de Montigny » à Profondeville, un site majoritairement karstique (calcaire Carbonifère), faisant partie du Bassin du Burnot, une réserve d’eau potable stratégique pour les villages et exploitée par la SWDE et l’AIEM. De plus, certaines éoliennes auraient été installées sur des zones de protection des captages.
Dans un tel sous-sol principalement calcaire, on peut rencontrer des vides, des galeries et fissurations mais aussi des roches dites fantômisées, c’est à dire totalement altérées par une infiltration lente de l’eau qui a dissout la calcite, tout en y laissant en place les résidus non solubles (sable, argile, fossiles, …). Ce type de sous-sol est extrêmement sensible à la pollution (fuites d’huile, résidus de chantier, bétonnage, creusement pour les fondations des éoliennes de 200 mètres de haut, tranchées pour les câblages, terrassements, aménagement des chemins d’accès, …). Et, ce sont des millions de mètres cubes d’eau potable qui risqueraient d’être pollués en quelques heures et pour très longtemps.
Il s’agit donc d’un sous-sol qui peut devenir instable par vidange des fantômes de roche, si la circulation des eaux en surface et souterraines est perturbée. Il y a déjà eu des précédents, notamment du côté de Florennes. De plus, les vibrations basse fréquence des pales des éoliennes peuvent aussi agir comme un « tamis » accélérant la suffosion (la descente du sable dans les fissures du calcaire), ce qui pourrait déstabiliser la base de l’éolienne à moyen terme, et/ou obstruer des galeries souterraines où l’eau circule, ainsi que tarir des captages.
Le gros problème, c’est qu’il est difficile de détecter ces fantômes de roche par des études géotechniques. En effet, cette roche fantomisée formant des poches (disposées aléatoirement et parfois en grande profondeur) a gardé sa structure initiale, ce qui rend très complexe les interprétations scientifiques des investigations techniques au préalable. On découvre leur existence souvent grâce à l’exploitation de carrières.
La transition énergétique, mais pas à n’importe quel prix
L’énorme problème pour ce lieu au niveau du Bois de Montigny, c’est que l’indispensable transition énergétique risque d’impacter gravement une réserve stratégique d’eau potable En outre, la circulation des eaux souterraines, comme leur ruissellement en surface pourraient être impactés par une imperméabilisation des terrains, ce qui pourrait aussi avoir des conséquences en aval vers les vallées, par un risque accru des inondations.
A la lumière des inondations catastrophiques de juillet 2021, on s’étonne que ce type de projet industriel, à cet endroit, puisse être encore envisagé, d’autant plus qu’il s’agit d’un site karstique sensible avec ses contraintes spécifiques. A l’heure où les experts sont unanimes pour expliquer que de telles intempéries vont se reproduire de plus en plus souvent, il est donc plus que temps d’arrêter d’imperméabiliser les sols et donc de stopper l’avancée du béton.
Face au dérèglement climatique que nous connaissons, avec des périodes plus longues de sécheresse suivies de périodes très pluvieuses également plus longues, accompagnées parfois de violents orages, nous sommes devant un défi majeur, celui de la gestion de nos eaux de surface et souterraines. Très sensibles, les zones karstiques ne doivent donc plus être perturbées et doivent être au contraire absolument protégées pour tous les bienfaits qu’elles nous procurent. L’humanité s’est passée d’électricité durant des milliers d’années, mais jamais d’eau…
Malgré ce revers, la nécessité de diversifier les sources d’énergie et de soutenir la transition écologique demeure intacte, alimentant le débat autour de l’avenir énergétique de la région.

