Gouvernement wallon – Le rat des champs… et le fantôme du rat des villes

Gouvernement wallon – Le rat des champs… et le fantôme du rat des villes

Nous sommes à quelques jours des élections communales et ce serait évidemment le pire moment pour un gouvernement d’annoncer des mesures douloureuses pour la population. Il n’est donc pas étonnant que le nouveau gouvernement wallon, formé à peine un mois après les élections régionales du 13 juin, n’ait pas encore sorti la mitrailleuse de son emballage.

En matière d’aménagement du territoire et d’environnement, sa Déclaration de Politique régionale (le document-programme sur lequel il devrait baser sa future action pendant les cinq prochaines années) n’apporte pas de grandes ruptures avec ce qui s’est fait ces dernières années – si ce n’est une volonté clairement affirmée de freiner et limiter les possibilités d’expression des habitants et des citoyens lors des enquêtes publiques, comme nous l’avons expliqué récemment.

Il y a néanmoins un facteur important qui a été relevé à la présentation de ce gouvernement et qui pourrait être lourd de conséquences. Mais, pour y voir plus clair, il faut tout d’abord faire passer le gouvernement Dolimont à une rapide radioscopie pour examiner sa composition. Qu’y découvre-t-on ?

 

Ô ruralité chérie

Côté « grand équilibres », il est conforme à ce qu’on pouvait en attendre: 4 hommes et 4 femmes (obligation légale de parité) ainsi que 5 MR et 3 Engagés (reflet des rapport de forces électoraux). Côté « répartition géographique », l’équilibre est aussi globalement atteint : 3 élu·e·s du Hainaut, 2 du Brabant wallon, 1 de Namur, 1 de Liège et 1 du Luxembourg – si ce n’est qu’avec 3 Hennuyer·e·s pour 1 Liégeois (et 1 Luxembourgeois), la balance démographique entre provinces paraît un peu étonnante.

Mais c’est quand on examine un peu plus près la provenance des ministres qu’un fait saute aux yeux : l’origine locale des ministres1. Jugez-en!

• Adrien Dolimont (MR) – à Ham-sur-Heure-Nalinnes (province du Hainaut) – 13.725 habitant·e·s
• François Desquesnes (Les Engagés) – à Soignies (Hainaut) – 28.523 habitant·e·s
• Pierre-Yves Jeholet (MR) – à Herve (Liège) – 17.674 habitant·e·s
• Yves Coppieters (Les Engagés) – à Grez-Doiceau (Brabant wallon) – 14.005 habitant·e·s
• Jacqueline Galant (MR) – à Jurbise (Hainaut) – 10.802 habitant·e·s
• Valérie Lescrenier (Les Engagés) – à Marche-en-Famenne (Luxembourg) – 17.758 habitant·e·s
• Cécile Neven (MR) – à Namur (Namur) – 113.286 habitant·e·s
• Anne-Catherine Dalcq (MR) – à Jodoigne (Brabant wallon) – 13.612 habitant·e·s

Dans ce joyeux équipage, 7 des 8 ministres proviennent donc de communes de moins de 30.000 habitant·e·s (et même de moins de 20.000 pour 6 des 8!). Et, inversement, il n’y a qu’une seule ministre (Cécile Neven – qui a fait sa carrière dans le privé et non dans la politique) provenant d’une des 9 plus grandes villes de Wallonie (celles de plus de 50.000 habitants): Charleroi, Liège, Namur, Mons, La Louvière, Tournai, Seraing, Mouscron et Verviers.

On pourrait dire que les ministres MR et Engagés proviennent des « bastions traditionnels » de ces partis, qui sont les zones rurales et semi-rurales. C’est incontestablement juste. Mais ces deux partis ne sont pas pour autant absents des grandes villes: les Engagés sont à la tête de Namur et Mouscron et participent à la majorité à Charleroi. Quant au MR, s’il n’a actuellement aucun bourgmestre à la tête d’une de ces 9 plus grandes villes, il participe quand même à la majorité communale à Liège, Namur, Mouscron et Verviers.

MR et Engagés ont donc une présence politique significative dans les grandes villes (qui s’est, de plus, accentuée aux élections régionales et fédérales de juin). Le choix de n’avoir qu’une représentante de celles-ci dans le nouveau gouvernement wallon est donc un choix clairement politique et très significatif. De même que le choix d’avoir une ministre en charge de la Ruralité (Anne-Catherine Dalcq – MR) mais plus de ministre en charge de la Ville, comme c’était le cas auparavant.


1 Merci à Pierre Heldenberg qui a effectué cette recherche.

 

Que trouve-t-on derrière un tram qu’on rabote ?

Bien sûr, on pourrait dire qu’il ne faut pas enfermer les gens dans leurs origines locales. On peut effectivement être Danois et se passionner pour les Gilles de Binche. On peut habiter Vielsalm et s’intéresser à la nouvelle ligne de métro de Charleroi. Mais quel est le ministre dans ce gouvernement qui a déjà vécu de l’intérieur et qui peut comprendre et défendre les préoccupations des grandes villes anciennement industrielles tentant une reconstruction difficile comme Charleroi (203.585 habitant·e·s), Liège (195.346 habitant·e·s) ou Mons (96.455 habitant·e·s),,… sans même parler de la population des grandes agglomérations autour de ces villes?

Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si la première grande décision symbolique de ce gouvernement en matière d’aménagement du territoire a été l’abandon des deux extensions de la première ligne de tram de Liège, en direction de Seraing et d’Herstal. Comment ce gouvernement peut-il comprendre l’importance de la mobilité entre Liège (195.346 habitant.e.s), Herstal (40.612 habitant·e·s) et Seraing (64.350 habitant·e·s)… quand aucun de ses ministres n’habite dans de grandes villes pour lesquelles ces questions de mobilité sont essentielles ? Et pourquoi par ailleurs se priverait-il du plaisir d’affaiblir ces grandes villes tenues par le PS ?

On peut donc craindre que les grandes villes – où les problèmes de précarité, de pauvreté, de crise de l’accès au logement, de pollution,… – soient les premières à subir les conséquences des mesures d’austérité qui s’annoncent.

 

Laissez-nous bétonner !

On pourrait essayer de se consoler – surtout si on n’habite pas une de ces villes! – en se disant que, peu favorable aux grandes villes, ce gouvernement aura à cœur de traiter avec amour les zones rurales et semi-rurales et leurs habitants. On peut pourtant sérieusement en douter. Outre le fait que les mesures d’austérité auront fatalement un effet sur l’ensemble de la population et du territoire, un événement qui s’est produit l’an dernier pourrait en dire long sur ce qui nous attend.

A la fin du printemps 2023, le précédent gouvernement wallon (PS-MR-Ecolo) avait fini par accoucher d’un projet de Schéma de développement du territoire (SDT) pour la Wallonie. Celle-ci a été soumise à une enquête publique à laquelle les communes et les habitant·e·s étaient invités à donner leur avis. Si tout le monde s’est plaint du moment délicat (à cheval sur juin et juillet!) et de la durée extrêmement courte laissée à cette enquête (surtout vu l’énormité et la complexité des documents), une moitié des communes ayant répondu ont accepté le projet de SDT, avec ou sans réserves… après l’avoir étudié avec ou sans énormément d’enthousiasme et de motivation, vu les circonstances.

Mais une autre moitié (soit une centaine) des communes ayant répondu ont émis des sérieuses réserves allant jusqu’à refuser de voter en faveur de ce SDT. La raison principale de cette méfiance et de ce refus: le fait que ce SDT s’avérait beaucoup trop contraignant à leurs yeux, en fixant des orientations destinées à freiner l’étalement urbain, comme le fait que 75% des futures constructions de logement devraient à l’avenir se faire dans les « centralités » (zones centrales) des communes. Cette centaine de bourgmestres et de collèges communaux souhaitaient en fait, au nom de l’autonomie communale et de leur développement économique, pouvoir continuer à accueillir nouveaux lotissements et nouveaux habitants partout où le plan de Secteur le permettait dans leurs communes, y compris sur des zones à usage actuel d’agriculture ou d’espace verts. Bref, « on a toujours fait comme ça et on entend bien continuer à le faire à l’avenir » !

Ces communes « rebelles » étaient quasiment toutes situées en zones rurales ou semi-rurales et étaient quasiment toutes dirigées par des bourgmestres MR ou Engagés. Ce sont donc ces zones et ce personnel politique qui sont représentées de manière ultra-dominante au sein du nouveau gouvernement wallon. Et il ne faut pas négliger la capacité de ces élus locaux d’influencer celui-ci. A la suite de cette enquête publique, le précédent gouvernement a d’ailleurs assoupli le concept de « centralité » en l’étendant non plus seulement aux communes mais aussi à de nombreux villages constituant ces communes, histoire d’ouvrir de nouvelles zones à la construction.

 

Asphyxie des grandes villes et poursuite de l’étalement urbain?

Il n’est sans doute pas exagéré de dire dès aujourd’hui que la politique de ce gouvernement aura comme conséquence, d’un côté, de freiner le redéploiement des grandes villes wallonnes et de rendre moins attrayant le fait d’y vivre et, de l’autre, de freiner les perspectives (encore bien timides) de lutte contre l’étalement urbain et la bétonisation des espaces verts et des terres agricoles dans les zones rurales et semi-rurales.

C’est donc avec une grande vigilance qu’il va falloir suivre les mesures qui seront prises dans les prochains mois en matière d’aménagement du territoire, d’environnement et d’agriculture (et, très certainement, dans bien d’autres domaines, même s’ils sortent du « champ de travail » privilégié d’Occupons le Terrain).