OLT et les agriculteurs wallons – Un amour compliqué pour défendre ensemble nos terres

OLT et les agriculteurs wallons – Un amour compliqué pour défendre ensemble nos terres

Dans le paysage mouvant et souvent hostile de la Wallonie rurale, notre réseau Occupons le Terrain (OLT) s’est forgé une identité militante claire : défendre vigoureusement les terres agricoles contre toutes formes d’accaparement destructeur. Pourtant, cette alliance avec les agriculteurs locaux n’est ni simple ni sans tensions. La relation que nous entretenons avec eux peut se résumer à ce célèbre « je t’aime moi non plus » tant elle oscille entre solidarité inébranlable face aux menaces et aux difficultés et vigilance critique lorsqu’il s’agit du respect de la terre elle-même.

Un combat commun contre l’accaparement des terres

Le cœur de notre engagement auprès des agriculteurs wallons, c’est la lutte partagée contre l’artificialisation et la marchandisation galopante des terres fertiles. Face aux projets immobiliers démesurés, aux extensions abusives de zonings industriels ou commerciaux, ainsi qu’aux projets touristiques qui grignotent inexorablement l’espace agricole, Occupons le Terrain est en première ligne avec ses collectifs membres. Nous savons que ces terrains ne sont pas de simples parcelles à exploiter pour l’industrie ou l’habitat, mais le socle même de notre souveraineté alimentaire, de notre biodiversité et de notre patrimoine culturel.

Cette mobilisation prend différentes formes : actions de terrain, veilles citoyennes, campagnes d’information, coordination avec d’autres associations environnementales ou paysannes à travers la Wallonie, mais aussi des luttes nationales et internationales. Par exemple, les traités commerciaux comme le Mercosur ou le CETA, véritables « bombes climatiques et économiques » selon nous, aggravent l’érosion (à la fois « physique » mais également matérielle par l’accaparement) des terres cultivables en favorisant des importations massives qui écrasent les exploitations locales. C’est pourquoi nous rejoignons avec force les agriculteurs et autres acteurs pour exiger le retrait, ou à défaut une renégociation ambitieuse, de ces accords mortifères.

En Wallonie, où la situation matérielle des agriculteurs continue de se détériorer (environ 20 % d’entre eux se situent sous le seuil de pauvreté), nous sommes à leurs côtés pour exiger l’instauration de prix plancher pour tous les produits agricoles au niveau de leur prix de revient de manière à assurer un véritable revenu minimum garanti aux agriculteurs. Nous sommes pour un contrôle strict des marges des grands groupes de la distribution pour qu’un juste paiement des agriculteurs ne soit pas répercuté à l’autre bout de la chaîne sur les consommateurs. Nous sommes pour une réorganisation de la Politique agricole commune (PAC) européenne pour favoriser l’agriculture paysanne et pas les grands groupes agro-industriels qui en ont le plus profité depuis plus de cinquante ans. Nous réclamons des mesures pour aider les jeunes agriculteurs à reprendre des exploitations qui ferment.

On pourrait s’étonner qu’un réseau comme OLT s’occupant (surtout) de défense des territoires accorde autant d’importance aux questions économiques et aux revendications des syndicats agricoles. Au-delà d’un positionnement solidaire évident, il y a à cela une raison essentielle : tant que les agriculteurs ne seront pas rémunérés correctement, les grands groupes agro-industriels, les sociétés de la grande distribution alimentaire, les compagnies d’énergie électrique,… auront des possibilités énormes pour faire miroiter aux paysans l’aide financière que constituerait pour eux la vente ou le prêt de terres à ces sociétés pour qu’elles y développent leurs divers projets.

Une posture militante exigeante vis-à-vis des pratiques agricoles

C’est bien là qu’est le cœur du problème aujourd’hui. Car Occupons le Terrain ne peut pas donner un feu vert à toutes les pratiques agricoles. Notre attachement à la terre, à sa santé, à sa capacité à nourrir durablement, nous oblige à être critiques et parfois en opposition avec certains projets initiés par des agriculteurs eux-mêmes. Ce positionnement a pu nourrir des incompréhensions, voire des crispations au sein de la communauté agricole, mais il est nécessaire si l’on veut bâtir un avenir respectueux de la nature et des générations futures.

Ainsi, nous dénonçons fermement les projets de poulaillers industriels, souvent présentés comme la solution miracle pour dynamiser la ruralité. Ces mégastructures entraînent pollution, nuisances, souffrance animale et risques sanitaires tout en dégradant profondément les sols et les paysages. De même, nous combattrons toute implantation massive de monocultures sans diversité — qu’il s’agisse de sapins destinés à la sylviculture industrielle ou de bulbes de fleurs poussant dans des conditions stérilisantes pour la biodiversité.

Un autre sujet brûlant sur lequel nous sommes clairs : les projets agrivoltaïques. S’ils peuvent paraître séduisants sur le papier, ils soulèvent beaucoup d’interrogations quant à leur impact réel sur la qualité des sols et la production alimentaire. En Wallonie, il serait inconséquent de remplacer des surfaces cultivables précieuses par des panneaux solaires aux effets encore mal mesurés – des études scientifiques de plus en plus nombreuses démontrent la perte de fertilité des sols à moyen terme – surtout en regard de la disponibilité de zones déjà artificialisées pour ce genre de projets (friches industrielles à réhabiliter).

« Je t’aime, moi non plus » : une dialectique au service d’un bien commun

Cette dualité dans nos relations traduit une réalité complexe : nous aimons ces terres, ces paysan·nes qui y travaillent, et nous voulons les protéger ensemble. Mais nous savons aussi que l’amour ne doit pas devenir aveuglement. Il s’agit d’une vigilance constante, d’un dialogue parfois difficile, d’une critique constructive portée dans un esprit de respect mutuel.

Notre travail avec les collectifs membres et diverses associations du monde agricole est donc un effort de solidarité, de débat et de mobilisation. Nous soutenons les pratiques agroécologiques, le maintien d’une diversité culturelle et botanique sur les exploitations et la réappropriation collective de la terre comme bien commun. Cela passe par le refus des logiques purement productivistes ou financières qui conduisent à des impasses écologiques et sociales.

Construire une force populaire et citoyenne unie

Enfin, il faut insister sur le rôle de notre réseau comme passerelle entre le monde agricole traditionnel, les mouvements citoyens et les associations environnementales. Ce maillage permet de dépasser les antagonismes superficiels pour faire émerger des stratégies communes. Occupons le Terrain travaille avec tous ses partenaires et amis à fédérer ces acteurs autour d’une cause : la sauvegarde et la reconquête des terres agricoles en Wallonie, pour une alimentation locale, sûre, diversifiée et respectueuse des écosystèmes.

Cette démarche ne peut réussir qu’en acceptant les désaccords et en y répondant par le débat, la transparence et l’action collective. Le lien fragile mais précieux que nous tissons avec les agriculteurs témoigne de cette complexité mais aussi de notre conviction profonde : seule une alliance sincère, honnête et exigeante permettra de relever les défis présents et à venir.
Conclusion : un engagement militant indéfectible.

« Je t’aime moi non plus » n’est pas une expression de rupture mais d’un engagement vécu pleinement, avec toutes ses contradictions. Le réseau Occupons le Terrain reste fidèle à une vision où la responsabilité partagée envers la terre doit primer sur les intérêts individuels courts-termistes. Nous continuerons à soutenir les agriculteurs face à l’accaparement gravissime des sols, tout en étant les gardiens critiques des transformations agricoles.

Car protéger le terrain, c’est aussi protéger ceux qui le cultivent, ceux qui le défendent et surtout ceux qui en ont le plus besoin : les générations futures. Nous vous invitons donc toutes et tous à rejoindre ce combat commun, à comprendre cette relation complexe, mais vitale, qui unit le réseau et la paysannerie wallonne. Ensemble, continuons à occuper le terrain et à défendre la Wallonie rurale avec courage et lucidité.