« Comment je suis devenu Yimby »: derrière le jeu de mots, le souffle des promoteurs!
L’article « Comment je suis devenu Yimby (Yes in my backyard) » est un parfait exemple de rhétorique simpliste, où l’on nous explique doctement que le Nimby (Not In My Backyard) est le mal absolu et que la densification est la panacée. Comme si, soudain, les promoteurs immobiliers étaient devenus des anges du logement et les citoyens des égoïstes pathétiques.
Sauf que… les chiffres mentent, les projets trompent et qu’une grande partie de la population en subit les conséquences négatives.
Creusons un peu ce que propose cet article, signé par François-Guillaume de Lichtervelde au nom d’un groupe de « jeunes experts » réunis dans le Groupe du Vendredi et publié le 6 mars dans le journal « L’Écho ».
1. Le chiffre des 500.000 logements: un mythe qui s’envole comme un lâcher de ballons
« Il faut 500.000 logements d’ici 2035! ».
Il n’y a pas à dire: il va falloir se retrousser les manches, Messieurs les promoteurs! Sauf que… personne ne sait vraiment d’où ça sort!
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Les trois Régions (Flandres, Bruxelles et Wallonie) et le Bureau fédéral du Plan estiment plutôt à 300.000 le nombre de logements supplémentaires nécessaires en Belgique d’ici 2050 — et encore, en incluant rénovation, reconversion des friches et densification maîtrisée, et pas seulement de la construction neuve. (Note 1)
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Canopea souligne que le chiffre de 500.000 logements avancé par le Groupe du Vendredi n’est pas sourcé et relève d’une exagération non justifiée. (Note 2)
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Alter Échos a calculé que, en 2025, plus de 70 % des nouveaux logements construits à Bruxelles étaient des appartements de luxe ou des investissements locatifs, avec des loyers dépassant souvent 1.500 €/mois. (Note 3)
En conclusion, ce chiffre est un faux argument destiné à faire taire les critiques.
2. Nimby? Nimby? La danse des étiquettes et des hypocrites
Ah, le Nimby! Ce mot-valise devenu le bouc émissaire favori des promoteurs et des édiles en mal de rentabilité, et pas toujours avares de petits arrangements entre amis.
Canopea rappelle que les mobilisations citoyennes ne sont pas des actes d’égoïsme, mais de défense de l’intérêt général:
« La mobilisation de personnes non impactées par les projets montre bien que ces luttes citoyennes défendent une cause d’intérêt général, que ce soit la protection de la biodiversité, du climat, ou de l’agriculture locale. Sinon, pourquoi des personnes provenant d’un peu partout en Belgique, et même au-delà, seraient-elles venues soutenir la ZAD de la Chartreuse à Liège? » (Note 2)
Traduction: Les Nimby, ce sont souvent des citoyens qui se battent pour l’air pur, l’eau potable, la terre agricole et les espaces verts — des choses qui, comme vous le savez, sont absolument essentielles pour tout le monde!
Le Nimby est instrumentalisé pour discréditer les luttes: le Nimby, c’est le nom qu’on donne aux riverains qui osent dire non à un projet qui va dégrader leur quartier, leur santé et leur portefeuille. Et ça, c’est intolérable pour ceux qui veulent faire fortune dans le béton. Quant au citoyen, habitant parfois à des plusieurs kilomètres (voire encore plus loin) du lieu menacé et qui réagit à une enquête publique, est considéré par certains Collèges/bourgmestres comme non concernés par le projet. Bref, aucun citoyen ne trouve grâce à leurs yeux: c’est pratique pour faire taire toute velléité de contestation.
Natagora va plus loin:
« La densification s’est souvent faite au détriment des espaces verts urbains. En fin de compte, cet urbanisme daté a fini par déconnecter les citoyens de la ville, la ville ne répondant plus aux besoins de base de la population (accès aux espaces verts, aux crèches, aux magasins, environnement de qualité, biodiversité urbaine…). Ce qui a mené à une désertion des villes et à la multiplication de l’étalement urbain. » (Note 4)
Traduction: densifier sans espaces verts, c’est comme bâtir une maison sur du sable — tôt ou tard, tout s’effondre sous le poids des promesses non tenues.
3. La densification, ou l’art de bétonner à tout-va?
L’article nous explique que la densification est la solution miracle pour éviter l’étalement urbain. Sauf que… la densification, ça se fait comment?
Canopea et Natagora rappellent qu’une densification mal maîtrisée est un désastre:
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Plus de béton = plus de chaleur, plus de pollution, plus de stress (merci les îlots de chaleur urbains).
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Moins d’espaces verts = moins de biodiversité, moins de bien-être, plus de maladies (les citadins fuient la ville, et on les comprend).
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Les projets sont souvent déséquilibrés: des tours de luxe pour investisseurs, des logements sociaux relégués en périphérie, et des espaces publics réduits à la portion congrue. (Note 5)
Alter Échos ajoute que la densification ne résout pas la crise du logement social:
« Plus de 80 % des nouveaux logements construits à Bruxelles entre 2015 et 2025 sont des appartements de luxe ou des investissements locatifs. Les projets de logement social représentent moins de 10 % des nouvelles constructions. » (Note 6)
Traduction: La densification sans régulation, c’est comme ériger des murs sans soubassement, ça tient un temps, puis tout s’écroule — les prix, la qualité de vie, et la confiance dans les institutions.
4. Les gagnants heureux et les perdants visibles: quand la ville se transforme en espace à deux vitesses
« Pendant ce temps, les perdants restent invisibles… »
Les politiques de « densification des villes » ont souvent des effets pervers car elles fonctionnent de manière différentiée selon les quartiers.
Pensées pour éviter le départ des citadins les plus aisés vers les vertes périphéries (ou favoriser leur retour), elles engagent de gros investissements pour rendre les centres-villes plus attractifs: développement de piétonniers, création de nouveaux transports en commun, rénovation coûteuse d’immeubles, mise en valeur du patrimoine historique, aide au commerce de luxe,… Cela conduit à une montée rapide de la valeur des immeubles et donc des loyers et immanquablement au départ de celles et ceux qui n’ont pas les moyens de payer un logement dans ces nouvelles conditions et qui vont refluer vers des quartiers moins aisés… qui sont ceux où la densification va se faire de la manière la plus systématique, en se préoccupant nettement moins des besoins et des souhaits de la population qui y vit.
Le Service Public fédéral (SPF) Santé Publique et l’Organisation mondiale de la Santé (OMS):
« L’étalement urbain et la densification mal maîtrisée aggravent les inégalités sociales et sanitaires. Les problèmes de santé mentale, les maladies respiratoires et l’obésité sont en hausse dans les zones urbaines densément construites. » (Note 7)
Les « perdants » ne sont donc pas « invisibles »: ils sont exclus des quartiers centraux, où les loyers explosent et où les logements sociaux se font rares. Pendant ce temps, les classes aisées et les investisseurs s’approprient les zones les plus attractives, équipées de services privés (écoles, cliniques, résidences sécurisées). Les autres n’ont d’autre choix que de s’éloigner vers des zones périurbaines, où les prix sont encore abordables — mais où les services publics (transports, écoles) sont souvent défaillants.
Résultat: Le centre-ville devient un club privé pour ceux qui peuvent se le permettre, tandis que les autres sont relégués dans des zones où la qualité de vie se dégrade — mais où le coût de la vie reste (temporairement) supportable.
5. L’hypocrisie des recours: et si on parlait des projets abusifs?
« Il faut décourager les recours abusifs… »
Ah, les recours! Ces derniers remparts des citoyens contre l’arbitraire des édiles et des promoteurs. Pourtant, l’article nous explique qu’il faut les décourager, au nom de l’intérêt général.
Sauf que… qui peut affirmer que promoteurs et édiles défendent toujours l’intérêt général?
Il y a bien sûr les cas de corruption avérée, comme l’ex-bourgmestre de Seraing, Alain Mathot, condamné pour corruption dans l’attribution du marché pour l’incinérateur d’Herstal aux Français d’Innova au détriment d’Intradel. (note 8). Le procès en préparation qui concerne la faillite frauduleuse du projet Cristal Park à Seraing et qui implique également le même Alain Mathot, devrait également éclairer un certain nombre de pratiques relevant de la corruption pure et simple. (note 9)
La RTBF a mis en lumière des cas de décisions où les décisions dans l’octroi des permis relèvent bien plus d’une proximité étroite entre décideurs politiques et promoteurs de projets que d’un intérêt général:
« En Wallonie, des projets de zones commerciales ou de lotissements ont été autorisés malgré l’opposition des riverains et des associations environnementales, simplement parce qu’ils rapportent des taxes locales ou des dividendes politiques. »
Exemple concret: Le projet de Zoning de Lierneux prévoyait de bétonner une zone humide et une forêt pour des entrepôts logistiques. Malgré des recours, le projet a été maintenu grâce à des soutiens politiques locaux. (Note 10)
A cela s’ajoutent les cas de conflits d’intérêts où des décideurs politiques sont aussi directement parties prenantes dans les projets en délibération.
La D.H. a révélé les potentiels conflits d’intérêt à Wavre, où Benoît Thoreau, l’actuel bourgmestre, a été mis en cause pour conflit d’intérêts en 2025-2026. Il était membre d’une ASBL (Les Amis de la Dyle) qui a introduit un recours contre un projet communal, tout en étant bourgmestre. (Note 11)
Rappelons que les recours sont un dernier recours: les recours citoyens ne bloquent pas les projets par caprice, mais parce que certains promoteurs et élus ne respectent pas les règles légales élémentaires (pas d’étude d’incidences, pas de concertation, pas de prise en compte des avis environnementaux).
Traduction: Les Nimby ne sont pas des égoïstes. Ce sont les derniers remparts contre l’illégalité et l’arbitraire.
6. Alors, on fait quoi? Les solutions qui crèvent les yeux
Si la densification sauvage et le béton à tout prix ne sont pas la solution, que proposer à la place?
Voici quelques pistes, claires, réalistes et équitables:
| Problème | Solution proposée | Exemples concrets |
| Pénurie de logements abordables | Rénovation de l’existant avant de construire du neuf. | Projets de rénovation urbaine à Namur et Liège (Canopea, SPW Logement). |
| Étalement urbain | Stopper le mitage des campagnes et densifier les villes existantes (pas les zones rurales). | Bruxelles: Plan de densification ciblée avec logements sociaux et espaces verts (Natagora). |
| Gentrification | Lier les permis de construire à des contreparties sociales (logements abordables, équipements publics). | Gand: 30 % de logements sociaux dans tout nouveau projet. |
| Corruption et conflits d’intérêts | Transparence totale sur les permis, registres publics des conflits d’intérêts. | Pays-Bas: loi interdisant aux édiles d’être actionnaires de sociétés immobilières. |
| Transition énergétique | Privilégier la rénovation qui diminuerait le nombre de passoires thermiques. | Wallonie: Prime « Rénopass » pour la rénovation énergétique (SPW Logement). |
7. Conclusion: Le Yimby, ce serpent qui se mord la queue
L’article « Comment je suis devenu Yimby » est un manifeste des illusionnistes du béton. Il nous explique que:
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Le Nimby est un monstre égoïste (alors que le riverain ou le citoyen qui réagit est souvent le dernier rempart contre l’arbitraire);
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La densification est une solution miracle (alors que, si elle n’est pas régulée, elle peut aggraver la crise sociale et environnementale);
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Les perdants sont invisibles (alors qu’ils sont là, devant nous, chaque jour);
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Les recours sont abusifs (alors que les vrais abusifs sont les promoteurs qui déposent des projets qui saccagent l’environnement et le cadre de vie… sans oublier parfois les politiciens corrompus);
La réalité, c’est que:
- On construit trop, et mal — des logements de luxe qui se vendent mal, des tours en béton, des zones commerciales inutiles;
- On rénove trop peu — alors que la rénovation est moins chère, plus écologique et plus sociale;
- On bétonne les espaces verts — alors que la biodiversité et la santé des citoyens en paient le prix.
- On laisse les promoteurs et édiles faire la loi — alors que, dans la réalité quotidienne, les citoyens n’ont en réalité pas toujours leur mot à dire.
Alors, le Yimby?
C’est le narcissisme des sauveurs auto-proclamés, qui veulent nous faire croire que bétonner = sauver la Belgique. En réalité, c’est l’idéologie des gagnants — ceux qui peuvent se payer un logement à 1.500 €/mois, ceux qui profitent de la plus-value, ceux qui fuient les villes une fois que tout est bétonné.
La vraie solution?
- Moins de béton, plus de rénovation
- Moins de tours de luxe, plus de logements sociaux
- Moins de corruption, plus de transparence
- Moins de Nimby, plus de démocratie locale
Et surtout:
Il faut arrêter de croire que le but des promoteurs est de procurer du logement pour tous. Ils construisent pour gagner de l’argent, le plus d’argent possible, pas pour résoudre la crise du logement.
Références
- Bureau fédéral du Plan, « Perspectives démographiques 2023-2070 » (2023), lire le rapport.
Région de Bruxelles-Capitale, « Plan Logement 2020-2030 » (2020), consulter le plan. - Canopea, « Pour l’environnement et le logement, il faut sauver la participation citoyenne! » du 19 mars 2026, lire l’article.
- Alter Échos, « Logements de luxe vs. logements sociaux: la Belgique au pied du mur » (2025), lire l’article.
- Natagora, « Position sur la nature en ville » (2021), lire le document.
- Canopea, « Pour freiner l’étalement urbain: intensifier et varier les usages des bâtiments existants » (2022), lire l’article.
- Alter Échos, « Logements de luxe vs. logements sociaux: la Belgique au pied du mur » (2025), lire l’article.
- SPF Santé Publique, « Santé-Environnement: Impacts de l’urbanisme sur la santé » (2023), lire le rapport.
OMS Europe, « Urban Health: Addressing Inequalities » (2022), lire le rapport. - RTBF, Incinérateur d’Herstal: Alain Mathot condamné à verser 700.000 euros à Intradel, lire l’article.
- Occupons le Terrain, Cristal Park: la fin des faillites… mais pas des problèmes!, lire l’article.
- RTBF, « Étalement urbain en Wallonie: Stop ou encore? » (2018), lire l’article.
- La DH, « Soupçons de conflit d’intérêts à Wavre » (2026) lire l’article.

